Vous avez demandé la Guyane…ne quittez pas…

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Pour tenter de comprendre ce qui se passe actuellement en #Guyane nous avons interroger Harry Hodebourg, un homme dont l’un des soucis premiers est de jouer son rôle dans la vie de la cité. Il faut dire que là, il est servi…

Bondamanjak (BMJ) : Harry Hodebourg, vous êtes un observateur de terrain privilégié, que se passe-t-il actuellement en Guyane ?

Harry Hodebourg (HH) : Bonjour ! On a coutume de dire ici que «la fusée décolle, la Guyane reste au sol». Depuis une semaine c’est « la Guyane se libère, la fusée reste à terre ». Il se passe donc un moment historique de mobilisation citoyenne et populaire en Guyane car les Guyanais se mobilisent pour l’avenir de leur pays.

BMJ : Quelle est l’origine de ce mécontentement populaire ?

HH : Tout d’abord, je m’étonne que l’explosion sociale n’aie pas eu lieu avant, tant la Guyane a accumulé des retards et avalé des couleuvres d’une République qui l’a abandonnée depuis si longtemps.
Cette crise est le résultat d’une longue dégradation mais deux choses ont mis le feu aux poudres. La première, c’est l’explosion de la délinquance et particulièrement du nombre de meurtres : 42 en 2016, de loin un record de France par rapport au nombre d’habitants. Il y a 2 mois, le collectif des 500 Frères contre la délinquance est alors né, en plein contexte de 4 nouveaux meurtres en 4 semaines en ce début d’année 2017.
Le deuxième élément déclencheur c’est le projet de cession du CMCK (Centre Médico-Chirurgical de Kourou) à un groupe privé. C’est la goutte de propergol qui a fait déborder le vase.

BMJ : On dit que ces 500 Frères sont une milice …

HH : Non ! Ce sont des héros du peuple guyanais ! Ce sont des hommes-djok, des fils, des pères, des maris, des frères qui en ont dans le pantalon et qui ne pouvaient pas se résoudre à voir leur pays mourir. Ils ont pris leurs responsabilités, demandé aux autorités d’assumer les leurs en ce qui concerne leur devoir régalien de protection de la population et averti les malfrats qu’ils ne pourront plus détruire nos vies en toute impunité. Pour protéger leur anonymat, ils portent une cagoule, à part quelques leaders. Certains politiciens locaux et nationaux font les chochottes et crient au scandale. Quelle indignité ! Ils s’offusquent d’un dress-code mais ont mis si peu d’entrain à protéger nos vies.

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BMJ : A Kourou, des manifestants ont bloqué le Centre Spatial Guyanais (CSG) et empêché le décollage de la fusée, fleuron technologique européen et vitrine de la Guyane. Est-ce bien raisonnable ?

HH : Les Guyanais sont un peuple extraordinaire de patience ! C’est la première fois qu’ils empêchent un lancement. Il fallait que ça arrive un jour. Le CSG ne peut pas être une oasis de succès dans une savane de désolation. D’ailleurs les dirigeants du CNES n’ont pas été très véhéments face à cette situation. Ils reconnaissent la détresse des guyanais.

BMJ : Quelle est la situation aujourd’hui ?

HH : Après une semaine de blocage, pendant laquelle les différents collectifs ont affiné leurs revendications et recueilli les doléances de la population, le supra-collectif « Pou Lagwiyann dékolé » (Sauvons la Guyane) a présenté « un ensemble de revendications concernant des problèmes dont l’urgence ne souffre pas de délais quant à leur résolution » dans les domaines suivants: éducation et formation, économie, énergie, reconnaissance des droits des peuples autochtones, foncier, santé, sécurité et justice.
Un huitième chapitre sur l’évolution statutaire devrait suivre.
Le collectif a aussi indiqué qu’un « second document embrassant les demandes, attentes et souhaits de l’ensemble de la population est en cours d’élaboration et sera transmis aux autorités gouvernementales au moment opportun. »
Donc les choses avancent. La balle est désormais dans le camp du gouvernement.

BMJ : Y a-t-il des revendications-phares ?

HH : Toutes ces revendications sont importantes et méritent un traitement urgent.
Je note que symboliquement, même s’il n’y a pas de hiérarchie, l’éducation et la formation sont en tête de liste. Comme disait Nelson Mandela : « L’éducation est l’arme la plus puissante que l’on puisse utiliser pour changer le monde. »
Les besoins immédiats en Guyane sont la construction d’un Pôle Universitaire à l’Ouest et de 5 lycées, 10 collèges, 500 classes en école primaire dans l’ensemble du pays avec les équipements afférents : cantines, internats, logements des enseignants et plateaux sportifs. Des centaines de postes d’enseignants doivent aussi être créés. Vous imaginez tous ces besoins en éducation non-satisfaits à ce jour ? Cet abandon par la République de la jeunesse guyanaise ?
Il y a aussi des revendications fortes des populations autochtones qui ont échappé au génocide total mais pas au génocide par substitution et par humiliation.
La prise en charge médicale en Guyane est malheureusement également un vaste chantier.

BMJ : Comment jugez-vous les réponses du gouvernement face à la mobilisation populaire, jusqu’à maintenant ?

HH : Comme la plupart des Guyanais, un seul mot me vient à l’esprit : MEPRIS.
L’Etat n’a cessé de mépriser la colonie comme il le fait depuis 400 ans.
Dans un premier temps, il a jugé que nous n’étions pas assez dignes de recevoir des ministres et nous a envoyé une sous-délégation, pompeusement affublée du titre de « haute qualité ». Mais le temps où l’on présente toute personne venant de l’extérieur comme étant de « haute qualité » aux colonisés est révolue. Bloublou fini ! (La manipulation est terminée !) Ces 7 pseudo-experts de la Guyane totalisent à eux tous moins de 10 ans de présence sur le territoire guyanais et n’ont pas de pouvoir exécutif. Donc légitimement les collectifs citoyens ont refusé de négocier avec eux.
Quant au pathétique duo Cazeneuve-Bareigts, ils sont à l’image du quinquennat Hollande : des apparatchiks socialistes promus à de hautes fonctions pour leur fidélité au parti mais qui ne sont vraiment pas transcendants.
Lâchement, penaudement, ils n’ont cessé de jouer la montre en pariant sur l’essoufflement du mouvement populaire citoyen et arguant mensongèrement que le « retour au calme » était un préalable à leur venue. Or, depuis 10 jours, la Guyane n’a jamais été aussi calme, fraternelle, solidaire et la criminalité n’y a jamais été aussi faible.

BMJ : Comment voyez-vous la fin de ce mouvement ?

HH : Aujourd’hui le 28 mars est un jour symbolique. La population a rendez-vous avec son histoire. J’espère qu’elle sera massivement présente pour montrer son unité, sa solidarité face au gouvernement français qui l’a tant méprisée.
Le 28 mars est aussi le jour de naissance de Léon Gontran Damas en 1912.
Alors ce 28 mars 2017, faisons vivre l’esprit de Damas et clamons tous ensemble avec lui : « Nous les gueux/ nous les peu/ nous les rien/ nous les chiens/ nous les maigres/ nous les Nègres/ Qu’attendons-nous/ pour jouer aux fous/ pisser un coup/ tout à l’envi/ contre la vie/ stupide et bête/ qui nous est faite ».
J’espère de tout cœur qu’après cette mobilisation populaire historique, le gouvernement sera digne et mettra tout en œuvre pour apporter des réponses aux revendications légitimes du peuple guyanais.
Personne n’a intérêt à ce que ce mouvement social s’éternise mais les Guyanais se disent qu’ils n’ont rien à perdre.

BMJ : On vous sait candidat aux législatives, êtes-vous dans un mouvement de récupération ?

HH : Etre candidat aux législatives ne doit pas m’empêcher de m’exprimer à propos d’un mouvement qui mobilise tous les citoyens de la Guyane y compris moi.
Ce qui est certain c’est que ma candidature est bien dérisoire face à cette énergie lumineuse et créatrice venant du peuple. Je ne peux que constater que, quand le peuple prend son destin en main, il est 1000 fois puis puissant que les politiciens inefficaces en place. Donc je m’interroge sur mon avenir en politique. On peut très bien agir pour ses concitoyens en s’investissant dans la société civile.
Ce qui est intéressant c’est que le peuple a montré que c’est lui seul qui a le pouvoir.
Ce mouvement interpelle aussi sur le rôle et l’utilité des élus. A ce sujet nous devons reconnaître notre responsabilité en tant qu’électeur. Le droit de vote est aussi un pouvoir pour le peuple. Il est temps de changer les choses. Nos élus ont trop pris l’habitude à mon sens de considérer la Guyane comme un malade qu’il faut régulièrement perfuser. Ils se déplacent alors à Paris pour solliciter quelques subsides. Ils s’agitent mais, depuis plusieurs années, leur stratégie a prouvé ses faiblesses. Il est tout de même parlant que la mobilisation de la population va être bien plus efficace pour obtenir de réelles avancées pour la Guyane. Je pense qu’il est temps que la Guyane se donne les moyens d’avoir des élus ayant pour objectif de l’amener à son autonomie : autonomie alimentaire, financière et administrative. Nous devons nous considérer non plus comme des assistés de l’Etat français mais comme un vivier de solutions innovantes pour notre propre développement.

BMJ : Dernière question. Pensez-vous que la Guyane, véritable hub racial, soit un laboratoire du vivre ensemble qui a échoué ?

HH : La Guyane est une terre de paradoxe. Malgré les difficultés économiques, le vivre-ensemble fonctionne relativement bien. Les méfaits de personnes d’origine étrangère n’ont pas entraîné de ratonnades. La revendication de l’extradition des condamnés étrangers est somme toute normale. La sagesse populaire dit bien : Tété pa jen two lou pou lèstonmak. Il me paraît donc normal que nos voisins organisent le retour à la maison de leurs enfants déviants pour en prendre soin.
Je ne souscrirai jamais à l’idée que l’immigration est la cause principale des maux de la Guyane. Nos problèmes principaux sont le manque d’infrastructures et l’absence de développement économique. Cela complique le vivre-ensemble. Nous nous sommes peut-être trop longtemps accommodés de cette situation mais heureusement la Guyane s’est levée. Je pense qu’ici une vie harmonieuse et prospère est possible.
La Guyane a montré que, même à notre époque, quelles que soient nos appartenances ethniques, socio-culturelles, professionnelles, nous sommes capables de nous mobiliser ensemble et d’être solidaires pour notre avenir.
La Guyane, laboratoire du Monde, définit un nouveau paradigme en montrant que, par la mobilisation citoyenne, on peut influer sur son destin.
Il est temps que la Guyane obtienne les moyens de son développement. Nous avons des richesses incommensurables, surtout cette incroyable biodiversité sur laquelle la Guyane doit s’appuyer pour structurer son développement et être une puissance écologique mondiale reconnue.
Pour finir, je souhaite créer un comité pour réunir des pièces et monter un dossier pour proposer la candidature des 500 Frères contre la délinquance au Prix Nobel de la Paix. Si ce pays Guyane est enfin pacifié, ce sera en grande partie grâce à eux.

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