Depuis que nos voix ont été massacrées, celle du Kalinago, celle de l’esclave en plantation ; depuis que le chroniqueur a érigé sa voix en voie seule, seul parchemin dont les linéaments tracés au voyeurisme prétendent dire, marquer la route jusqu’à nous ; depuis que le texte législatif a dénommé, identifié tout seul de son très loin là-bas ; depuis que le voyageur a consigné d’un visu n’ayant rien vu ou partiellement seulement ; depuis qu’assimilée notre seule voix, celle de l’externe, celle de lointain, celle de autre ; conscients, nous n’avons eu de cesse d’opposer une contre voix. Propre et intrinsèque, résonnant notre personnalité. D’abord, notre première parole, le silence des Kalinagos inscrivant une révolution percutante. Encore, leur suicide groupé, signalé agrégat soudé, témoignant de leur certitude. Ils ne devaient avoir comme parole que la leur propre, comme chef, que leur décision intrinsèque. Et puis encore, l’acte du marron, nègre consciemment réfractaire disant de son corps la révolte de son âme d’Homme hors la plantation. Non. Eloquente énonciation. Sa parole est libre. Il est le Libérateur de lui-même. Solitude, Lumina mais aussi combien d’autres, comme Zaïre, cette esclave qui, bien en face de l’interdiction de la plantation, dans le dedans même de la plantation, va se prendre la vie en se jetant dans la Rivière Salée de Martinique, habillée tout de blanc pour que le symbole et la lumière qu’il rayonne, nous parviennent. Son maître Brafin l’avait injustement accusée et lui avait fait déchirer la peau du fouet assoiffé de chair nègre. La solidarité de son homme, Théophile, qui, quelques jours plus tard, habillé de blanc lui aussi, se pend lui aussi. Des choix de la conscience, pour la sauvegarde de l’Homme. Enfin, l’acte explosif de Delgrès. Sa parole, témoin de la conscience. Dite fort, marquage indélébile. Vivre libre ou mourir. Voilà. Notre littérature première, inscrite dans la puissance de l’acte. Notre littérature actante. Réels. Littéraux, pas moins symboliques. Les actes forment parmi les premières paroles de notre Langage. La parole entendue grâce à la connaissance, la vigilance. Les actes saisis par la conscience. Des générations répondront, perpétueront la conscience, les actes. D’abord, par l’écrit politique et intellectuel. Hors nos eaux, ou dans leur mitan, mais pour Nous. Pour sommer la dignité, le respect et l’acceptation de la singularité niés. De, La Revue du Monde Noir (1931), de Légitime Défense (1932), à L’Etudiant Noir (1934), ou Tropiques (1941) à des degrés divers, les étudiants martiniquais et guadeloupéens s’évertueront à transcrire la personnalité martiniquaise et guadeloupéenne dans l’indépendance de leur conscience, leur soif de la justice et de l’égalité. La littérature supplée la réflexion intellectuelle et à chaque fois, la part active assumée par les femmes est déterminante. La Martiniquaise Paulette Nardal fonde La Revue du Monde Noir en compagnie du Docteur haïtien Léo Sajous. Elle offre aux étudiants l’espace de son salon indispensable à la rencontre fructueuse, à l’organisation, à la dénonciation des injustices, à la réflexion, à la vision large de projets, à la saisie anticipée d’un avenir ample. Suzanne Césaire rédige certains des textes littéraires, politiques et polémiques les plus engagés. Elle nous prédit déjà, « La littérature martiniquaise sera cannibale ou ne sera pas ». Pourtant, la mémoire martiniquaise ne semble pas avoir considéré les noms de ces femmes comme identifiants de pionnières, de créatrices progressistes, innovatrices d’une pensée et d’une action radicalement nécessaire. Il en va de même pour toutes les femmes qui s’adonnent à l’écriture littéraire, critique ou réflexive dans ces années de profonds bouleversements. Les décennies allant des années trente aux années soixante-dix sont fondamentales pour la vie intellectuelle et littéraire martiniquaise et guadeloupéenne. Obligée par l’histoire de négation, l’admirable question est posée : « qui et quel nous sommes ? » Des réponses sont proposées d’abord, par la Négritude de Césaire, ensuite, l’Antillanité d’Edouard Glissant. Frantz Fanon développe, dans son domaine, une psychanalyse déroutante de vérité. Sur le plan littéraire, les femmes participent, contre toute attente, à la construction d’une littérature topique, appelée à devenir de plus en plus réceptacle d’une anthropologie répudiant la vision coloniale négativiste. L’Homme martiniquais, guadeloupéen cesse d’être sujet, il devient objet. Pour exemples succincts de la Martinique, les femmes écrivains comme suit : Irmine Romanette avec Sonson de la Martinique (1932) ; Claude et Marie-Magdeleine Carbet écrivent, Piment rouge (1938) ; Mayotte Capécia, Je suis martiniquaise (1948) ; Yva Léro, La plaie (1957) ; Emma Monplaisir, La fille du Caraïbe (1960) ; Françoise Ega, Le temps des madras (1966) ou Yna Césaire, Contes de mort et de vie aux Antilles (1976). Qu’ils aient provoqué la contestation d’un Fanon ou la condescendance de tant de ses pairs mâles, ces textes témoignent d’un savoir écrire, un savoir penser, un savoir dire la voix, un savoir montrer la voie. Pourtant, la mémoire encore, ne leur a réservé que le néant de l’oubli, pire, celui de l’indifférence. De la Guadeloupe ont émané en 1924, Claire Solange, âme africaine de Suzanne Lacascade, Sapotille et le serin d’argile de Michèle Lacrosil en 1960, Pluie et vent sur Télumée Miracle de Simone Schwarz-Bart en 1972, Mon examen de blanc de Jacqueline Manicom en 1972 ou Hérémakhonon de Maryse Condé en 1976. Les savoirs attestés par ces textes s’amenuisent et culminent des années quatre-vingt à nos jours. Ainsi, dans tous les genres littéraires et les deux langues d’expression, le créole et le français, d’âge mûr ou jeune, les écrivaines contemporaines : Suzanne Dracius nous offre entre autres écrits, L’autre qui danse (1989) ; Michèle Maillet, L’étoile noire (1990) ; Ina Césaire, Zonzon tête carrée (1994) ; Marie-Reine de Jaham, L’or des îles (1991) ; Nicole Cage-Florentiny, C'est vole que je vole (1998), Simonne Henry-Valmore, L’autre bord (1998) ou Fabienne Kanor, D’eaux douces (2004). A cela il faut ajouter parmi d’autres, l’exemple d’écrivains femmes prometteurs, tel Audrey Pulvar, qui, en 2004 publie L’enfant bois. Myriam Warner-Vieyra, Simone Schwarz-Bart, Sylviane Telchid, Gisèle Pineau ou Maryse Condé, ont aussi fait œuvre de production littéraire dans les années plus récentes de l’histoire littéraire de la Guadeloupe, avec respectivement : Le quimboiseur l’avait dit (1980), Ton beau capitaine (1987), Throvia de la Dominique (1996), Fleur de barbarie (2005) et Victoire des saveurs et des mots (2007). Positionnées dans l’acte d’écrire, ces écrivaines actantes, proposent, sans complaisance, de prolonger et d’approfondir la réflexion sur les questions fondamentales de l’identité, de l’individu, du collectif, du passé, du présent, du futur. La manière de réceptionner la voix, de la dire et d’écrire le langage, est singulière. Intrinsèquement dédiés au développement, à l’action et à la construction du futur sain, leurs discours ont caractère ontologique, épistémologique et phénoménologique. L’intention créatrice n’est pas que poétique, elle est aussi politique, culturelle, économique, sociale. Attentives et réceptives au sonore écho du monde, elles n’y insèrent pas moins leur littérature sans le substrat distinctif qui forge la personnalité des gens de leurs peuples. Ainsi, cette littérature de femmes en Martinique et en Guadeloupe est hautement valable, grandement nécessaire, utile. Pourtant, le fait même d’une telle littérature n’éveille pas l’intérêt des medias. Diront-ils d’autorité que le lectorat n’est plus lecteur, mais simple regardeur d’écran. Et notre réplique : « Il le regarde cet écran seulement parce que vous le lui donnez à regarder. » Là, votre pouvoir. Décideront-ils aussi que cette littérature de femmes n’est pas prouvée. Nous énoncerons en contestation nos travaux de recherche scientifique, les Prix littéraires de distinction décernés par des évaluateurs sérieux, l’acclamation d’universitaires rigoureux, caribéens, européens, africains, états-uniens. Diront-ils encore que l’une des chaînes télévisées fournit un effort bienveillant pour propager la parole littéraire. Les artistes musiciens et chanteurs ne sont pas si honorés. Les livres et leurs auteurs courent bien côté jardin. Mais il demeure que la surface de vingt-six minutes par semaine n’est favorable à la germination que de fruits amers et aspermes. Le ‘lilliputianisme’ de la terre proposée ne peut qu’atrophier le travail sûr d’ameublissement, de labourage, de semence. Un jardin qui a le mérite de son existence mais dont l’étendue peut fort bien être son propre pesticide létal. Nouvellement, l’annonce en Martinique du décès d’Yva Léro, écrivaine et militante pour la cause des femmes de Martinique, n’a inspiré qu’une phrase ânonnée aux informations radiophoniques. Pas un journaliste dont la curiosité ait été arrêtée par le grand âge, – presque cent ans –, de cette dame qui a fait acte de littérature en un temps où la femme n’était encore propre qu’à la grande multiparité. L’esprit aurait pu en être interpellé en effet, car l’amuïssement forcené sur l’écriture des femmes est tel que d’aucuns pensent sans doute que cette forme de créativité leur est absolument étrangère ou alors, qu’elles ne s’y adonnent que depuis peu seulement. Une occasion gaspillée d’informer, d’instruire, de montrer. Maryse Condé de Guadeloupe, qui est probablement l’écrivain femme caribéen, le plus lu, dont les œuvres font l’objet de tant de travaux de recherche, critiques et scientifiques, dans les universités états-uniennes, elle-même ayant eu une brillante carrière d’universitaire dans ce dernier pays, a publiquement annoncé son départ définitif de son pays natal en juillet dernier. Maryse Condé s’en est allée, retournée aux Etats-Unis définitivement après un constat simple, sans passion, sans amertume. En Guadeloupe, son travail n’est pas respecté, pas reconnu. A cette grande force vive de ses quarante années d’expérience et de savoir faire établis, mis au service de son pays, il a été clairement signifié qu’elle était ‘inutile’. Les écrivains femmes, vivant à l’intérieur ou à l’extérieur de Martinique et de Guadeloupe, sont continûment, sans comparaison avec leurs homologues hommes, l’objet d’irrévérence et d’injustices flagrantes. Marginalisés pour des raisons ténébreuses, leur art, leurs œuvres, leurs accomplissements ne sont pas tenus pour leur mérite par des congénères qui, néanmoins, s’enorgueillissent de ce que ces femmes soient régulièrement les invitées privilégiées de grandes universités européennes et états-uniennes, que leurs textes appartiennent aux corpus de brillantes thèses doctorales, qu’ils soient au centre de colloques internationaux.
A comprendre que, pour les femmes ‘accomplissantes’ dans le domaine de la littérature, même le précieux acquiescement tutélaire de l’autre-bord-là-bas ne suffit pas à les hisser au rang de parties intégrantes acceptées et respectées ? Nous ne nous perdons pas à faire l’étiologie d’un tel état de fait, mais nous élevons notre solidarité indéfectible aux femmes écrivains de nos pays. Nous dénonçons l’‘endo-exil’ et l’‘exo-exil’ imposés à des agents de production et d’efficience sûres, par l’inconscience de leurs propres gens. Nous alertons les autorités de toutes sortes, individuelle, politique, médiatique, associative, sur le danger psychologique, physique, que constitue, pour nous tous, sans exception, la persévérance dans ce qui ressemble à un trucidement avancé de soi-même. Pour ce qui est de la Martinique et de la Guadeloupe, il faut ne pas oublier que c’est l’activité littéraire et intellectuelle qui, en grande partie et de façon indélébile et cinglante, a (im)posé notre présence, notre existence, notre relation au monde. Nous rappelons que notre traversée, notre arrivée et notre maintien jusqu’en ce temps du vingt-et-unième siècle, dans cet espace américain, n’a été possible que par le conglomérat solidaire et inclusif de toutes les forces rendues, toutes les sueurs versées par tous. Que les plantations desquelles nous sommes nés, mais dans lesquelles nous ne considérerons jamais piétiner, ont été incendiées par les bras torches de tous les corps, toutes les âmes les occupant ensemble, au même plus bas rang. Que le nègre marron a un vis-à-vis, et qu’il est sa femme. Autant marronne inflexible. Qu’ensemble et solidaires, comme l’un de nos couples héros mythiques, Zaïre et Théophile, ils déterminent la parole, écrivent de leurs actes, le texte de ce que nous devons être aujourd’hui. Pleinement actants, vigilants et en éveil constant pour l’action accomplie. Il n’y aura pas de Martinique, pas de Guadeloupe sans Martiniquais, sans Martiniquaises, sans Guadeloupéens, sans Guadeloupéennes. Ensemble. Les deux sexes à jamais joints dans l’intimité ouverte de l’intellection et de l’action. L’imaginaire fertile éployé par les écrivains femmes dans leur singulière littérature, participe de cette intellection et tend à insinuer l’action pour le développement intellectuel, culturel, économique, politique, social, individuel et collectif. Cette littérature de l’imaginaire de femmes est une voix légitime qui continue, amplifie, diversifie le principe de (r)évolution des tous premiers instants. Elle n’entend pas se laisser massacrer, déchoir, réduire à l’aphonie. Elle veut marquer, de la vision du monde qu’elle offre, à son monde et au monde large, les explosions formidables ayant révélé et continuant d’élever la conscience de son objet vers lui-même. Nous en appelons à ce que les outils médiatiques de diffusion et de promotion, en Martinique et en Guadeloupe, soient aussi mis au service de la divulgation honnête et sans préjugés de la littérature actante produite par les femmes. Nous en appelons à ce que le travail abouti, après les efforts et le talent démontrés, soit pris à la mesure de l’évaluation juste, dépassionnée et rigoureuse pour que toutes les voix, chacune d’entre elles, comptent dans la construction de la voie du futur de nos deux pays. Hanétha VETE-CONGOLO (Martiniquaise, Universitaire-Chercheure, Bowdoin College, le Maine, USA) Signataires, Dominique AURELIA (Martiniquaise, Maître de conférences-chercheure, Université des Antilles et de la Guyane, Martinique) Patricia DONATIEN-YSSA (Martiniquaise, Maître de conférences-chercheure, Université des Antilles et de la Guyane, Martinique) Jacqueline COUTI (Martiniquaise, Doctorante, Chargée de cours, University of Virginia, Virginie, USA) Odile FERLY (Guadeloupéenne, Universitaire-Chercheure, Clark University, Massachusetts, USA) Milka HUMBERT (Martiniquaise, Maître de conférences-chercheure, Université des Antilles et de la Guyane, Martinique) Juliette SMERALDA (Martiniquaise, Universitaire-chercheure associée au laboratoire de recherche Culture et Société en Europe de l’UMR 7043 du CNRS, Université Strasbourg 2, France) Corinne MENCE (Martiniquaise, Professeure des Universités, Université des Antilles et de la Guyane, Martinique) Solange BUSSY (Martiniquaise, Maître de conférences-chercheure, Université des Antilles et de la Guyane, Martinique)
|