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La question du défrisage du cheveu crépu s’intègre aux problématiques du traitement du corps en général, et plus globalement, à celles de l’Esthétique. Il existe une branche de la sociologie qui est spécialisée dans l’étude des problématiques corporelles. Au vu des problématiques très spécifiques qui concernent le traitement infligé au cheveu crépu au nom de l’"Esthétique" (pensée au singulier donc), je propose de travailler à territorialiser le corps (plutôt à le re-territorialiser). Cette démarche permettra aux adeptes du défrisage de prendre la mesure de l’écart qu’elles ont pris avec leur corps réel (je = territoire corporel individuel) et leur corps racial (nous = les femmes noires qui se défrisent). Il s’agit, par cette méthode de visualisation de la distance mise entre son corps réel et son corps reconnu comme stigmatique, et dénaturé de ce fait, de faire prendre conscience du malaise psychologique qui est à la base de cette entreprise d’auto-agression et de ses effets (y compris inconscients) sur la personnalité du sujet qui la pratique. Pour faire prendre conscience de la dimension très problématique du défrisage, qui continue à être considéré comme une pratique esthétique, j’ai construit mon objet (= le défrisage) comme s’il avait une portée géo-politique. Ce faisant, j’assimile le corps à un territoire physique. Et symboliquement, c’est ce qu’il est. Nous allons donc considérer que le corps est un lieu et un espace dotés de caractères qui confèrent sa spécificité à l’objet. La notion de spécificité signifie que le corps dont nous parlons à des traits propres (origine négro-africaine dominante, cheveu crépu) et qu’il se distingue des autres corps. Cette distinction est une différence qui ne fait pas du corps ainsi défini, un corps spontanément stigmatique (il n’aurait pas la bonne couleur ou la bonne texture de cheveu). C’est la guerre idéologique qui est menée contre la civilisation dont ce corps-là relève qui se répercute dans le corps de ceux qui le portent en creux. Pour bien comprendre la portée de mon analyse, je vous invite à prendre les exemples de la France et de l’Angleterre (au lieu de prendre l’exemple du corps blanc et du corps noir). Géographiquement, vous voyez bien que la France et l’Angleterre ne se ressemblent pas. Et le fait que leurs formes géographiques soient différentes ne nous autorise pas, objectivement, à dire que l’un de ces pays est plus beau que l’autre, du seul fait de sa configuration géographique. Si nous nous mettons à penser selon ce mode, c’est que nous ne sommes plus guidés par l’objectivité mais influencés par des représentations qui sont nées des valeurs idéologiques à partir desquelles nous apprenons à voir le monde. Le même raisonnement doit pouvoir s’appliquer au corps et au cheveu qu’il porte. Dépouiller le corps de ses atouts naturels – qui ont une fonction adaptative notamment contre le soleil et le dessèchement de la peau –, revient à faire comme si nous voulions que la forme de l’Angleterre devienne celle de la France. C’est d’une part un procédé uniformisant et appauvrissant par rapport à la richesse diversienne de l’humanité, et c’est d’autre part, une posture qui fait perdre son importance au corps que l’on veut transformer pour le faire ressembler à un autre corps. Le résultat de cette posture autodestructrice, basée sur un réflexe d’imitation et un refus de se faire exister dans le corps dont la nature nous a dotés, est d’ériger – de notre fait même – le corps que nous refusons en corps stigmatique. Autrement dit, sous l’effet de nos propres actions (bien sûr parce que la parole du dominant est implantée dans notre conscience), nous produisons des discours d’autodénigrement et des pratiques du même nom, dans le seul but de rendre notre présence sur terre tolérable aux autres. Comme le dit Pierre Bourdieu (sociologue français), le dominé est son propre ennemi parce que tous ses actes consistent à satisfaire les besoins du dominant.
Tout cela pour dire que, lorsque vous vous dépouillez de vos caractères somatiques identitaires, vous mettez en jeu, en quelque sorte, un équilibre qui participe de la biodiversité, dont on sait avec certitude aujourd’hui qu’elle doit être préservée. Lorsque le territoire corporel subit des transformations qui menacent son équilibre (comme le font les pratiques de dénaturations = défrisage, éclaircissement), celles-ci se répercutent à tous les niveaux de fonctionnement de l’organisme et du psychisme. Le racisme antinégriste qui a fait les Noirs douter de leurs canons esthétiques est aujourd’hui une structure relationnelle à soi-même chez les Noirs qui les conduit à agresser leur propre territoire (corps), dans les mêmes modalités que le fait l’Autre. Et ils n’en tirent pratiquement aucun bénéfice économique, puisque l’industrie de la cosmétologie n’est pas entre leurs mains. Les manipulations idéologiques ; la proposition de produits capillaires et de cheveux sans racines venus de partout – vendus par des Blancs ou des Japonais –, a pour but d’entretenir un sol mouvant sous les pieds des femmes qui recourent à ces artifices. Ainsi se resserre l’étau de la domination, car l’esprit maintenu en permanence en déroute ne peut s’investir dans les nécessités du développement économique et de la compétitition. La finalité de la guerre des canons esthétiques qui est livrée au corps-territoire « noir » a fini par le déstabiliser, par l’insécuriser au point que le porteur vit comme un passage obligé de se désinvestir de son corps réel pour s’investir du corps virtuel qu’on lui vend dans toutes les vitrines de la société. Juliette Sméralda Sociologue, écrivaine, enseignante
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