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15% des Français (au moins, s'il faut en croire la géographie mouvante des derniers chiffres) vivent en dessous du seuil de pauvreté. Ça dit quoi aux martiniquais qui vivent pour certains, dans une relative paranoïa, leur triple identité d’Européen-franco-martiniquais victimes, comme tout citoyen de ce grand pays démocratique, du chômage, de la précarité et de la désormais inévitable taxe audiovisuelle annexée à la taxe d’habitation, taxe audiovisuelle dont l’injustice n’a d’égale que le vieux poste de télévision qui nous regarde plus qu’on ne le regarde, malgré le miracle de la multiplication des chaînes et sur le câble et sur le satellite ?
15% des Français sont donc comme on dit chez nous an chyen. Je n’ai pas eu le temps de vérifier les chiffres pour notre région, je crois savoir qu’ils sont autrement plus calamiteux mais je sais aussi qu’une chanson française célébrissime prétend que la misère est moins terrible au soleil. Il faudrait poser la question aux populations du Darfour ou aux récentes victimes du raz de marée en Indonésie, ou aux habitants des favelas de Rio ou de Caracas… Mais pourquoi aller si loin ?
Regardez cette commune si typique de chez nous avec sa grand rue à sens unique qui descend jusqu’au cimetière en longeant un salon de coiffure, une supérette, une laverie automatique, deux pâtisseries, deux bars…
Comme beaucoup de communes de chez nous, la Grand place est devenue depuis peu le seul lieu de rencontre de jeunes qui discutent, flânent, fument, dealent même en plein air, avec juste une suspension de séance quand passe, plus souvent que rarement, le fringant 4x4 des babylones du coin, police ou gendarmerie, qu’importe.
Ils y campent à toute heure, nos enfants, car ce sont nos enfants, ils y échangent à tout moment leurs rêves avortés de changement et de réussite, à grandes lampées de vodka, rhum et bière.
A côté de la place, l’église où les fidèles vont réchauffer leurs âmes et leurs corps ; l’église étincelante et fraîche sous ce soleil blanc de Carême, l’église où les pénitents ont réussi à gratter deux petits jours sur les quarante (la messe ne s’est elle pas tenue le vendredi soir après le Carnaval ?), deux jours de pris sur la bonne conduite et les bonnes résolutions, les grands principes et les bons sentiments, deux jours qui compteront trois avec le jeudi de la Mi-Carême, il faut bien souffler un peu, pardon Seigneur, pardon La Vierge Marie, c’est tellement dur de résister au Mal si longtemps… En face de l’église, de l’autre côté de la place, un distributeur de banque qui nargue de sa richesse cachée les passants qui désespèrent de ne pas avoir de travail, pas avoir un ti job, pas avoir d’autre occupation que de marcher, courir, bailler à s’en décrocher la mâchoire ; un distributeur de banque qui ne demande pourtant qu’à être sollicité par une carte en plastique pour être délesté de beaux billets de banque jusqu’à l’angélus puisque, une fois le soleil couché, il redevient cette excroissance hideuse et inutile et abandonnée qui détourne son regard loin des jeunes qui déblatèrent toujours de drives, de fesses, de défis à la mort dans le serein d’une énième journée d’indolence et le vent frais du début d’une nuit si bellement étoilée. Marius GOTTIN
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