Que vaut la parole d’un ministre français ?

Par Daniel Boukman

Août 1961, suite à une ordonnance du ministre des DOM, Georges Mauvois et Walter Guitteaud (PTT), Armand Nicolas (professeur au lycée Schoelcher), Guy Dufond (enseignant), tous membres du Parti Communiste Martiniquais, refusent leur mutation d’office et l’exil : ils sont révoqués de leur administration.

Septembre 2012, un jeune Martiniquais, Jean-François Lagin refuse de rejoindre l’académie de Versailles où il a été affecté.

Il serait arbitraire de confondre ces deux situations mais il n’en demeure pas moins que la décision de Jean-François Lagin qui fait appel « au sens de la justice et de la parole donnée » d’un ministre de l’Education nationale, autorise à se demander

Que vaut la parole d’un ministre français ?

Parmi nos proverbes, il en est un – pawol an bouch pa chaj – dont une récente affaire illustre la déplorable réalité… C’et ainsi que, lors de la séance de l’Assemblée nationale du 17 juillet 2012, en réponse à une question orale du député Alfred MARIE-JEANNE (1), Vincent PEILLON, Ministre de l’Education nationale français a déclaré : afin de remédier aux difficultés créées par la majorité précédente qui blessent les territoires ultramarins, j’ai pris la décision pour la rentrée 2012, de permettre que tous les contractuels ayant réussi le concours et ayant exercé en Martinique, soient affectés en Martinique

Suite à cette déclaration du ministre (2), le Rectorat de Martinique communiqua au Front Commun de l’Education une liste de 10 néo titulaires et de 20 stagiaires qui, d’autorité, mutés en France, étaient réaffectés en Martinique.

Du 21 au 23 août, une nouvelle mobilisation (dont l’occupation du Rectorat) aboutira à la convocation, le 24 août, d’un groupe de travail entre administration rectorale et syndicalistes avec le soutien d’élus de tous bords et de nombreux compatriotes solidaires du Front Commun.

Cette négociation débouchera sur la non affectation en France de 17 enseignants (9 néo titulaires, 8 stagiaires)

Le 7 septembre, lors d’une audience du Front Commun avec Victorin LUREL, Ministre des Outre Mers, (audience obtenue après un blocage du rectorat avec le soutien logistique de la CSTM et de l’UGTM), deux réaffectations supplémentaires en Martinique furent actées, celles d’un stagiaire et d’un néo titulaire. Le ministre des Outre Mers s’ engagea à réexaminer avec le ministre de l’Education nationale 3 autres cas, dont celui du stagiaire Jean François LAGIN (3).

Ce réexamen ne donna rien, en particulier, concernant Jean-François LAGIN, lequel adressa une lettre ouverte au ministre de l’Education nationale (4), qui débute par le rappel de la question du député Alfred MARIE-JEANNE et la réponse du ministre qui s’ensuivit (5)

Monsieur le Ministre, contractuel de l’Education nationale depuis 9 ans, après plusieurs tentatives, j’ai réussi au concours du CAPES de mathématiques et ai été affecté sur l’académie de Versailles.

Désireux, comme tant d’autres, de vivre et travailler en Martinique à laquelle m’attachent mille liens, je me suis rapproché du Front Commun de l’Education et du Collectif des néo titulaires et stagiaires engagés pour la jeunesse martiniquaise.

Comme tous les Martiniquais qui vous ont vu, entendu sur le petit écran, c’est avec un immense bonheur que j’ai accueilli votre réponse du 17 juillet, d’autant plus qu’il existait de nombreux supports dans ma discipline, les mathématiques, permettant mon maintien sur l’académie.

Mon non maintien en Martinique a été considéré comme une telle anomalie que, lors de l’entrevue du 7 septembre entre le ministre Victorin LUREL et le Front commun de l’éducation, mon cas a figuré parmi les trois transmis au ministre des Outre Mers pour qu’il fasse, avec vous, l’objet d’un réexamen.

C’est avec confiance que j’ai attendu l’issue de ce réexamen qui, selon moi, ne pouvait être que favorable. J’ai appris hier qu’il n’en a rien été..

Monsieur le Ministre, je vous fais part de mon incompréhension, d’autant plus que plusieurs stagiaires ont été maintenus sur l’académie, sans aucune ancienneté, ce dont je me réjouis pour eux, mais ce qui rend mon cas d’autant plus anormal.

J’ai donc pris la décision de ne pas bouger de Martinique et de m’adresser personnellement à vous afin que vous remédiiez à cette injustice flagrante.

Veuillez recevoir, Monsieur le Ministre, l’expression de mon entière confiance en votre sens de la justice et de la parole donnée. (6)

François, ce 20 septembre 2012

Fort de la parole de Vincent PEILLON, ministre au sein du gouvernement français, Jean-François LAGIN n’a donc pas rejoint Versailles où il a été affecté… Ayant reçu du Recteur de cette académie, le 27 octobre, un arrêté de radiation pour abandon de poste, Jean-François LAGIN a décidé de contester cette décision par un recours hiérarchique auprès du Ministre. PEILLON.

Cette politique – illégitime – d’affectation en France est loin d’être terminée car le Rectorat a déjà averti les organisations syndicales que la rentrée 2013-2014 serait soumise à des conditions encore plus drastiques que celle de 2012 – 2013. Un important « dégraissage » en matière de postes. est prévu si bien qu’il est à craindre que les stagiaires et néo titulaires ayant été maintenus en Martinique sur des affectations provisoires, soient appelés à prendre le chemin de l’exil vers la France, notamment vers les académies de Créteil et de Versailles fortement déficitaires.

Daniel BOUKMAN, Martinique, ce 30 décembre 2012

(1) Question orale du député Alfred MARIE-JEANNE : Des enseignants diplômés de l’Université ayant exercé leur fonction pendant des années, lauréats des concours qui viennent de se dérouler, sont nommés, contre leur gré, dans des académies de Créteil, de Versailles et autres, alors même que les postes existent sur place et sont occupés par eux. Ces nominations ne sont pas une récompense, et encore moins une promotion. Elles sont vécues comme une véritable punition. Monsieur le Ministre, vous pouvez régler ce problème. C’est une question de bon sens. C’est une exigence de justice.

(2) Cette déclaration du ministre en réponse au député Alfred MARIE-JEANNE et ce qu’il faut considérer comme un « recul » du Rectorat, ont été le résultat de la mobilisation permanente de syndicats…. En effet, le 20 avril 2012, création du Front Commun de l’Education incluant toutes les organisations syndicales de l’éducation et des associations représentatives de parents d’élèves… Le 28 mai, le Front Commun (au sein duquel un Collectif des néo titulaires engagés pour la jeunesse martiniquaise a vu le jour), dans une lettre ouverte au gouvernement français et aux élus martiniquais, précisait ses objectifs réclamant , en particulier, l’arrêt des affectations forcées hors de Martinique, de tous les néo titulaires et des stagiaires lauréats au concours d’enseignement… Le 21 juin, le Conseil régional exprimait, à l’unanimité, son soutien à la démarche du Front Commun ; le 28 juin, le Conseil général, à l’unanimité, faisait de même… Le 11 juillet, une pétition reprenant les exigences du Front Commun, forte de 2000 signatures, est adressée au gouvernement français et aux parlementaires martiniquais.

(3) Il est à noter qu’à l’Académie de Guadeloupe, pays du ministre des Outre Mers, TOUS les anciens contractuels lauréats au concours d’enseignement ont été maintenus sur place conformément à la déclaration du ministre de l’Education nationale

(4) Copie adressée au Ministre des Outre Mers, à la Ministre chargée de la réussite éducative, au Recteur de l’Académie Martinique, aux parlementaires de Martinique, aux organisations du Front Commun de l’Education, à [ses] collègues, notamment de mathématiques de lycées et de collègues.

(5) Ont manifesté leur soutien à la démarche de J.F LAGIN, entre autres, Daniel Boukman écrivain, Mireille Pierre-Louis conseiller en affaires européennes, Huguette Bellemare enseignante de lettres à la retraite, Wilfrid Fontaine formateur auteur-compositeur de musique auteur-metteur en scène, Léone Bardury enseignante, Erick Tibo aide-soignant, Michel Branchi retraité de la DGCCRF, Juliette Sméralda sociologue, Georges-Henri Léotin enseignant, Président de Krey Matjè Kréyol Matinik, Thierry Montlouis-Félicité cadre commercial, Armand Nicolas enseignant à la retraite, Josette Massolin enseignante de langue créole, Gerry L’Etang anthropologue, Georges Mauvois, fonctionnaire retraité auteur, Léandre Litampha retraité de l’Education nationale, Guylène Regal, réalisatrice TV, André Constant opticien optométriste acousticien retraité, Franck Elisabeth chef d’entreprise, Alex Carotine conseiller en entreprise, Danielle Boriel enseignante à la retraite, Raphaël Confiant écrivain professeur des Universités, Paul Gabourg enseignant à la retraite, Raphaël Constant avocat, Charles Labinsky musicien coordonateur, Léonard Bolivard retraité, Félix Doutonne médécin, Claude Cayol enseignant à la retraite, Louis Laouchez artiste peintre, Renaud Burand-Champion commerçant, André Cupit mécanicien, Lisa David journaliste, Metty Chiapuso-Marcialy intervenante en communication interprofessionnelle retraitée, Rodolphe Ramos exploitant agricole : tous Martiniquais.

Contact : [email protected]

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