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Hommage à Martin Luther King Jr. et Aimé Césaire : « Plus d’humanité, mieux d’humanité »

Ce jeudi 29 août, à l’occasion d’une rencontre avec la communauté
martiniquaise au Consulat de France de New York, le président de région a
prononcé un discours en hommage à deux piliers de l’histoire noire : Martin
Luther King Jr. et Aimé Césaire.

Par Serge Letchimy

« Le 28 août 1963, devant le Lincoln Mémorial, à Washington, Martin Luther
King a prononcé ce qui devait être un des plus considérables discours du XXe
siècle. I have a dream ! Césaire, alors âgé de 55 ans, avait déjà écrit
l’essentiel de son œuvre. Il lui restera à publier en 1982 son dernier
recueil de poèmes, Moi laminaire, soit quatorze années après le formidable
discours de Martin Luther King.

On sait que le Cahier d’un retour au pays natal, le Discours sur le
colonialisme, ou encore la fameuse Lettre à Maurice Thorez, ont irrigué
beaucoup de consciences noires dans toutes les Amériques. Il nous est permis
de supposer que la voix de Césaire avait dû parvenir aux oreilles attentives
du pasteur Luther King. Les foudres et les orages se perçoivent
mutuellement, et se nourrissent de loin sans pourtant se confondre. Ce qui
s’élève, ce qui élève, converge toujours.

Aujourd’hui, cette intervention au Lincoln mémorial a cinquante ans.
Cinquante ans qui ont profondément changé l’existence des Noirs américains.
Nous avons un afro-américain à la Maison Blanche, et même si toutes les
difficultés ne sont pas réglées, que le racisme, la misère, les oppressions
inadmissibles forment encore un bonne part du quotidien de nos frères
américains, même si les Etats-Unis d’Amérique demeurent encore une puissance
économique, dominatrice, il n’en reste pas moins que la conscience de
l’Amérique a changé, qu’elle a été traversée de lumières, et que ces
lumières ont laissé des traces qui sont tout autant d’espérances pour un
monde meilleur.

Sur la carte du monde, Césaire avait très tôt dessiné une géographie nègre ;
une sorte de “géographie cordiale” qui réunissait tous les Noirs du monde.
Il avait eu cette vision du sang de nos ancêtres mêlé à la splendeur des
grandes villes d’Europe et d’Amérique.
Il était donc très attentif au combat que menaient nos frères américains. Au
moment de ce discours (ce 28 Aout 1963 dont je me réjouis de commémorer le
cinquantenaire avec vous aujourd’hui) Césaire avait sans doute éprouvé du
bonheur. Une Négritude fière, digne, puissante, combative, se dressait en
face de l’oppression violente. Une Négritude sans gémissement, sans larmes,
sans aucun tremblement, et qui exigeait de la manière la plus extraordinaire
qui soit, sa pleine humanité.

En relisant I have a dream, je suis frappé des concordances qui
s’établissent entre Martin Luther King et Aimé Césaire. Pas de violence. Pas
de haine. Pas d’amertume. Nous devons toujours mener notre lutte, disait le
pasteur King, sur les hauts plateaux de la dignité et de la discipline. Nous
ne devons pas laisser nos revendications créatrices dégénérer en violence
physique. Sans cesse, nous devons nous élever jusqu’aux hauteurs
majestueuses où la force de l’âme s’unit à la force physique !… On retrouve
dans ce passage, la haine pour l’homme de haine qu’avait voulue Césaire.
Mais cette dignité pacifique n’empêchait pas une volonté inflexible portée
par un idéal des plus exigeants : Il n’y aura ni repos ni tranquillité en
Amérique, grondait le pasteur King, jusqu’à ce qu’on ait accordé au peuple
Noir ses droits de citoyen. Les tourbillons de la révolte ne cesseront
d’ébranler les fondations de notre nation jusqu’à ce que le jour éclatant de
la justice apparaisse.. !
Césaire, dans Et les chiens se taisaient, avait lui aussi proclamé : “et je
pousserai d’une telle raideur le grand cri nègre que les assises du monde en
seront ébranlées !”

Contre l’inhumain en ses extrêmes, les deux, homme de grande foi et homme de
poésie, ont dressé les armes miraculeuses d’un plus d’humanité, et même :
d’un mieux d’humanité. Ce qui est dressé en face du crime par Martin Luther
King et par Césaire, c’est le rêve, c’est la force du verbe, c’est la
conviction farouche que l’homme est capable du meilleur. Ce qu’ils
actionnent, chacun à sa manière, c’est une autre vision et de l’homme et du
monde, mais c’est aussi une terrible sommation à l’ordre injuste des choses.
Avec cette foi, disait le pasteur King, nous serons capables de distinguer,
dans la montagne du désespoir, une pierre d’espérance !

Avec cette foi, nous serons capables de transformer les discordes criardes
de notre nation en une superbe symphonie de fraternité ! Cette force du
verbe en laquelle le docteur King croyait, Césaire y souscrivait aussi.
Souvenons-nous de ces vers du Cahier : “Des mots ? quand nous manions des
quartiers de monde, quand nous épousons des continents en délire, quand nous
forçons de fumantes portes, des mots, ah oui, des mots ! mais des mots de
sang frais, des mots qui sont des raz-de-marée et des érésipèles et des
paludismes et des laves et des feux de brousse, et des flambées de chair, et
des flambées de villes !”

Quand on écoute le discours du mémorial Lincoln, on est véritablement en
face d’un puissant raz de marée.

Après toutes ces années, on peut mesurer ce que le Cahier d’un retour au
pays natal et le discours du Lincoln mémorial ont changé dans le monde. Des
mots, de simples mots, une simple formulation peuvent donc modifier les
lignes de force de notre existence. De simples mots peuvent propulser au
plus loin, au plus large, notre conscience de nous-mêmes et de notre
liberté. Ces deux hommes nous auront donc appris quelque chose d’essentiel :
c’est d’apprendre à formuler ce que nous désirons ardemment ! D’apprendre à
formuler un autre réel, un autre monde, une autre manière de vivre le monde
et de se vivre dans le monde, et cela même si aucune perspective ni aucun
horizon ne se dressent devant nous. Car le monde n’est rien d’autre qu’un
espace qui nous est offert pour réaliser ce que nous devons être ! Une
formulation peut devenir un discours, elle peut se décliner en poème, mais
elle peut aussi constituer un projet, c’est-à-dire la définition d’une
action responsable dans une claire perception des grands défis du monde.

Le projet, c’est aujourd’hui notre arme miraculeuse.
C’est le plus beau de nos rêves. »