Bondamanjak

Je m’appelle… CACAO

Par Nessy Politano

Hier, on m’a fait découvrir sur le net l’un des premiers numéros du livre pour enfant « Martine en voyage ». Au départ, j’observe la couverture avec deux petites filles, une blanche et une noire. La diversité, le partage. Tout va bien. Mais cela ne va pas durer. Dès les premières pages, plusieurs éléments m’interpellent. Martine ne sait li lire, ni écrire, ni compter mais cela n’a rien de très alarmant, il s’agit d’une petite fille. De plus, c’est une époque où la femme est surtout au foyer, mise en valeur par son rôle d’épouse et de mère. Nous sommes en 1954 bien loin de l’égalité des sexes. Rien de plus normal de lire que la petite Martine ne sait que courir après des papillons puisqu’il s’agit ici de conditionner la petite fille à une position subalterne. Ce qui me choque c’est la présentation de Cacao.
Cacao est d’emblée déshumanisée, réifiée, chosifiée puisqu’il s’agit d’une poupée. Une poupée « extraordinaire » direz-vous. L’adjectif laudatif « extraordinaire » n’est utilisé ici que parce qu’elle amuse la galerie, elle « danse » telle une Joséphine Baker. Néanmoins, ce personnage n’a même pas la chance d’être une petite fille. Elle est « grande comme Martine mais est encore plus étourdie : elle ne sait même pas son nom, qui pourtant n’est pas très difficile à retenir». Martine qui est déjà présentée comme étant une petite fille ignorante est pourtant supérieure à Cacao. Ce qui me frappe encore plus c’est le nom donné à « cette poupée ». Ce qui rappelle que des esclaves des colonies françaises ont reçu en échange de leur liberté un nom de famille parfois insultant ou ridicule. Cela apparait dans l’ouvrage « Dans La blessure du nom, une anthropologie d’une séquelle de l’esclavage aux Antilles-Guyane » de Phillippe Chanson.
CACAO. Un paradigme lourd de sens qui fait à la fois référence à la traite négrière et à une couleur. La fameuse poupée noire ne connaît même pas son nom. Il y a presque ici une idée d’aliénation, d’annihilation. Ici, le cogito de Descartes prend tout son sens. « Je pense donc je suis » ou mieux encore « je ne pense pas savoir qui je suis donc je n’existe pas. » Ce personnage incarne la vacuité. CACAO. Il faut aussi noter la remarque de l’auteur : elle ne sait même pas son nom, qui pourtant n’est pas très difficile à retenir » qui tend à souligner davantage la stupidité de Cacao.
Jusqu’ici tout va mal.
Ce n’est pas fini. Martine malgré son ignorance est mise en valeur. On met surtout en valeur sa féminité par rapport à sa coquetterie. Elle a « mis sa plus belle robe ». Cacao, elle, « porte sa valise ». Rappelez-vous qu’il s’agit d’une poupée. Elle n’est donc même plus dans les sphères du ludique. Ecervelée, elle est aussi asservie. C’est bien cela, Cacao est la petite esclave sans nom de Martine. D’ailleurs, sur l’image, elle porte la valise à l’image des femmes africaines qui s’adonnent à leurs corvées. Cacao « est ravissante ». Oui mais la phrase ne s’arrête pas là, il y a un complément d’accompagnement « avec son foulard qu’elle a noué sur sa tête ». Encore une fois, Cacao se présente dans toute la splendeur de l’assujettissement. Elle est ravissante avec son foulard, ce couvre-chef qui la présente encore soumise.
Cacao ne sait pas comment elle s’appelle et elle sait encore moins d’où elle vient.
-Où allons-nous ?
-En Afrique.
-Est-ce loin l’Afrique ?
-Oh oui, répond Martine. Très loin. Il faut prendre le train et le bateau.
Ce que l’on observe c’est que la Martine inculte semble tout à coup tout savoir, notamment où se situe l’Afrique. Alors que les répliques de Cacao constituent des interrogations, celles de Martine sont des affirmations. C’est l’illustration même de ces dichotomies Martine/Cacao, Blanc/noir, vie/inertion, discernement/déficience.
Enfin, tout se confirme quand les deux petites rencontrent le « chef de gare » qui demande à Cacao « comment t’appelles-tu ? » Cacao ne le sait toujours pas et parvient même à rougir. Exprime-t-elle ici son sentiment de honte ?
La réponse du chef de gare « Comme c’est drôle ! » traduit le ridicule du personnage de Cacao. L’esclave n’avait pour seul attribut identitaire qu’un prénom ou surnom ou à partir de 1839, un numéro ou matricule. Ici, Cacao possède un nom mais n’en a même pas conscience. Sur l’illustration, Cacao apparait dans toute sa niaiserie face aux regards interrogateurs de Martine et du chef de gare, les européens civilisés.
En 2014, qu’est-ce qui a véritablement changé dans les mentalités ? Les enfants savent comment ils s’appellent mais ne savent toujours pas d’où ils viennent. Dans les livres d’histoire, certaines périodes sont abordées partiellement voire parfois pas du tout. Si les livres d’enfants affichent d’autres contenus que des petites moricaudes qui ignorent jusqu’à leur nom, il arrive de voir des poupées au faciès simiesque vendues en grande surface. Au fait, comment va Christiane #Taubira ?
Tout va bien. Je m’appelle CACAO.
-Où va-t-on ? Je l’ignore. Le chef de gare peut rire à gorge déployée.

Nessy Politano