Bondamanjak

Les dessous amers de l’année de l’Outre-mer

Car en réalité, ce programme de l’année de l’Outre-mer laisse bel et bien un goût amer. Un goût amer sur sa préparation, un goût amer sur son contenu, et un goût amer sur sa mise en œuvre.Sur sa préparation d’abord, qui n’a pas daigné consulter un des éléments principaux de la société civile ultramarine, c’est-à-dire les Associations tournées vers l’Outre-mer, qu’elles soient en métropole ou en Outre-mer d’ailleurs. Point de consultation publique pour solliciter des idées qui fourmillent sur le terrain! Point de rencontres informelles ou officielles! Point d’informations préalables ! En dehors du juteux chèque de 50 000 euros versé à l’Association fondée par le délégué Interministériel pour l’égalité des chances, Monsieur Patrick Karam, quelle association tournée vers l’Outre-mer ou fédération d’associations tournées vers l’Outre-mer peuvent se targuer aujourd’hui d’avoir un soutien significatif par lespouvoirs publics, dans le cadre de cette manifestation ou en dehors d’ailleurs? D’une façon générale, le budget paraît dérisoire, 4 millions d’euros pour financer une centaine d’événements sur un an (à peu près 150, dont certains durent plusieurs jours).

Par comparaison, la seule Garden party de l’Elysée a coûté en 2009, environ 733 000 euros (soit près de 18% du coût total de l’année de l’Outre-mer).Sur le contenu ensuite, qui, pour l’essentiel, renforce les stéréotypes et les clichés de l’ultramarin dansant, jouant d’instruments exotiques et dotés de qualités physiques indéniables. L’Outre-mer est fière de ses artistes et de ses sportifs, mais il est illusoire et dangereux de vouloir enfermer l’ensemble des ultramarins dans ces schémas.L’apport intellectuel et culturel de l’Outre-mer est montré timidement par l’héritage d’Aimé Césaire et de Frantz Fanon. Nous nous félicitons de cet héritage, mais nous refusons qu’il soit enfermé à jamais au Panthéon d’un passé révolu de l’Outre-mer, et que l’on nie à travers ce programme qu’il existe aujourd’hui encore des intellectuels ultramarins contemporains qui le font vivre, qui le développent, qui le font évoluer et qui ont toute leur place dans le débat national.

Ce serait dénier et contester l’héritage lui-même que de vouloir le présenter comme quelque chose d’antique et non actuel.Il faut noter que la plupart des colloques mettant en avant la dimension contemporaine bien vivante de la réflexion intellectuelle des ultramarins auront lieu principalement localement, comme si les réflexions des contemporains ultramarins avaient vocation à rester exclusivement locales.

Et ce n’est pas quelques mètres carré de plus dans un salon du livre en perte de vitesse qui donnera une impression contraire ! Nous refusons ainsi que l’Outre-mer d’aujourd’hui ne soit invitée qu’à danser et à chanter devant des spectateurs métropolitains charmés.

Par ailleurs, sur la présentation des richesses de l’Outre-mer d’un point de vue de la géographie physique et humaine, plutôt qu’une présentation cosmétique et statistique dans le cadre de colloques auxquels peu de décideurs publics ou privés seront présents, il aurait été souhaitable que des économistes se saisissent de cette année pour produire un rapport sur la façon dont ces richesses peuvent être exploitées et pour en créer d’autres qui bénéficient à l’ensemble des populations concernées.

A quand un rapport Attali sur la libéralisation de la croissance en Outre-mer ? Quid des perspectives pour sa jeunesse ?Quid des propositions pragmatiques pour relancer le marché du tourisme aujourd’hui sinistré et faire face à la concurrence des îles voisines pratiquant des bas coûts salariaux ?

Sur la mise en œuvre enfin, qui ne bénéficie que très peu en termes de retombées financières aux ultramarins.La société chargée de la communication de l’événement n’est pas détenue ou gérée par des ultramarins. A-t-elle d’ailleurs mis en avant, sur ce projet, des managers ultra-marins ? Il est permis d’en douter. La manne financière de cette année pompeusement consacrée à l’Outre-mer aura-t-elle des retombées sur les économies de cesTerritoires?

On peut aussi s’interroger quant au budget alloué à ce projet (montant, critères d’attribution, etc..)et aux réels bénéficiaires de cette opportunité en termes économiques.

Quant à la conférence de presse de lancement, les ultramarins présents dans la salle ne semblaient pas avoir été beaucoup invités….ou alors pas du même bord ? Une séparation volontaire ? Il serait grand temps que sur les sujets qui les concernent, les ultramarins soient davantage représentés et de préférence qu’ils ne soient pas mis à part, qu’il y ait un minimum de mixité, à l’image des ces territoires ! Lors des 150 ans de l’abolition de l’esclavage, déjà organisée par le commissaire Daniel MAXIMIN à la demande de Lionel JOSPIN en 1998 comme la présente année de l’Outre-mer, il avait été rapporté que les ultramarins invités pour l’occasion mangeaient d’un côté, et la ministre de la culture de l’époque, Laurent Fabius et leur délégation, de l’autre.

Les officiels en question n’ayant même pas daigné boire un verre avec leurs propres invités. Triste illustration du « tous nés en 1848 » mais certainement pas tous égaux.Un mot encore pour déplorer la faible implication des élus politiques locaux qui sont pourtant ceux-là mêmes qui devraient donner l’exemple, susciter l’enthousiasme et entraîner les compatriotes ultramarins dans ce qui leur est présenté comme un évènement majeur censé étaler leur dynamisme.

A écouter nos compatriotes Antillais et autres, l’Année de l’Outre-mer semble se préparer et se dessiner dans une relative indifférence, à mille lieues de leurs véritables préoccupations.

Décidément, l’Année de l’Outre-mer commence avec un goût amer, mais il est encore temps que ses organisateurs corrigent le tir en prenant en compte les remontées de terrain des Associations.

Temps encore que le groupe France TV, télévision publique, joue, précisément à cette occasion, pleinement son rôle depromotion de l’Outre-mer.Malgré le fait de ne pas nous avoir consultés, les organisateurs ne pourront pas dire qu’ils n’ont pas été prévenus.

 

 

Frank ANRETAR

Président de la Fédération des Associations Africaines et Créoles