Bondamanjak

Portrait d’un champion : Johan Jacqua

 

L’histoire commence comme celles que fabrique quelquefois le destin. Adolescent, Johan aime la planche à voile. Pas n’importe laquelle, celle qui va vite. Celle qui défrise et donne des sensations. Avec ses copains du Marin, son frère, son cousin, ils ne sortent leurs engins que quand il y a du grand vent.

La découverte

Une rencontre impromptue, il y a douze ans, avec sa cousine présidente  de l’association Alyzé Yole2000, va décider de son destin. Un jour où l’association a emmené ses bébés yoles au bord de mer pour faire une journée d’initiation et où il n’y a pas assez de vent pour le fun des véliplanchistes, Maryse Lamon leur propose de faire un tour pour découvrir. La moue de refus du groupe, Johan en tête, ne rebute pas la passionnée, qui insistera. La yole ronde, même avec une voile surdimensionnée, pour des passionnés de vitesse, des jeunes qui vivent à 100 à l’heure sur leur planche, c’est limite ringard. Et pourtant, ils vont monter dessus,  ce sont des voileux.

« Nous avons fini par accepter. Nous avons d’abord fait un essai avec une petite voile et comme ça a marché, nous avons monté une plus grande voile… Dès mon plus jeune âge, j’ai toujours fait de la voile. Plus tard, nous  avons eu des planches de vitesse. On ne pouvait pas sortir tout le temps. Il nous fallait du vent de force 5 pour que ce soit excitant. Alors, les jours où il n’y en avait pas trop, on prenait une bébé yole et on allait sur différentes plages… Nous partions un peu à l’aventure. On a aimé et on a voulu continuer. C’était un autre plaisir qu’avec les planches de vitesse. Il y avait l’esprit de groupe, être  ensemble sur une même embarcation, l’eau qui défilait sous les pieds… ça nous a plu. Nous avons aimé ».

La découverte de la yole et de la compétition continue avec la pratique de la bébé yole et pas mal de victoires. Ils vont apprendre, acquérir de l’expérience et puis un jour c’est l’étage supérieur, la grande yole, ils intègrent l’équipage de vieux briscards, de loups de mer, réels ou réputés de Brasserie Lorraine sous le patronage de Raymond Lamon.

Ce n’est pas facile, il faut surmonter la confrontation de génération, s’intégrer en tant que jeunes, susciter la confiance, supporter des gars qui ont l’expérience et qui le font savoir. Au début, ce ne fut pas évident. « Les anciens, les titulaires sur la yole ne nous laissaient pas beaucoup de possibilité. Nous avons appris à la dure. Pendant deux ans. Il fallait s’accrocher mais nous avions des sensations, du plaisir, nous progressions ».

Et puis et puis un jour, l’espace se libère : les jeunes peuvent trouver une place sur la yole.

Sur la grande yole

« L’époque où vraiment nous nous sommes installés, c’est quand un grand nombre de coursiers, 9 des titulaires, sont partis pour pouvoir monter leur yole à Dupré. C’était Ti-Soda. Nous nous sommes donnés à fond mais ça a été difficile parce que Brasserie Lorraine avait quand même perdu d’un seul coup neuf titulaires. Dans les courses, nous étions entre la quatrième et la sixième place. Des fois un peu plus loin.  Nous avons travaillé. »

Dans un premier temps, avec Raymond Lamon comme patron, Johan poursuit son apprentissage. Il s’occupe de la misaine lors des courses à deux voiles, il est dernier bois. Dans le même temps, il va à l’école de voile deux fois par semaine avec René Baudin. Il y apprend la théorie, la tactique ; et lorsque Maurice Lamon prend la pagaie, il devient aide-patron. Il n’est pas toujours embarqué pour toutes les courses mais quand il est à bord, il est le second et continue d’apprendre, d’emmagasiner la connaissance, d’acquérir l’expérience.

Patron à 26 ans

« Lorsque George Henri Lagier est venu, j’ai pu profiter de son expérience et de ses conseils pendant deux saisons. La dernière où j’ai été le second de Maurice et ma première comme patron. Deux années riches ».

Nous sommes en 2009. Maurice Lamon estime que le moment est venu pour lui de céder la main. La transition va se faire tout naturellement. Il juge Johan à la hauteur ; il l’a eu comme second toutes ces années. Il l’estime capable de conduire la yole et de mener l’équipage. Celui-ci va voter et entériner la proposition de Maurice. Commence alors la prise en main de la yole en tant que patron avec des hauts et des bas. Des échecs, des victoires et une maturation du jeune patron mais aussi de l’équipage, rajeuni à partir de 2006. Le premier chantier est mental.

« Avant nous menions longuement les courses mais au niveau du finish ce n’était pas ça. On était jeune. On voyait qu’on allait gagner, on devenait peut être trop confiant, on perdait un peu de maîtrise, un peu de concentration, et ça suffisait à nous faire perdre. Nous avons perdu pas mal de course comme ça. George-Henri a fait un travail extraordinaire pour nous apprendre à gérer, à rester calme en toute circonstance. Je me souviens d’une course à l’Anse Figuier, on était derrière, on a remonté la flottille et pratiquement à 50 mètres de la ligne nous avons coiffé la yole qui était en tête. Là nous étions devant, nous allions pour gagner notre course. La victoire nous tendait les bras. Et à 10 mètres de l’arrivée, nous avons été surpris par une rafale et nous avons dessalé. Coulé. Ça nous a corrigés ».

Les conditions de la victoire

L’aspect mental géré, il faut ensuite régler le problème du matériel, les bwa, les voiles, les mats, perfectionner les réglages des voiles en compétition, travailler chaque détail et continuer de progresser en se fixant chaque année un objectif.

« Avec Patrick Lamon, nous avons appris à faire nous-mêmes notre matériel. Au niveau des hommes ça allait. Ça faisait plusieurs années que nous étions ensemble, tous du Marin, avec la même passion pour la yole et la même volonté de représenter la commune. Ça a renforcé la cohésion et la solidarité de l’équipage. Nous avons persévéré, l’équipage est toujours resté soudé, on a amélioré nos automatismes. C’est parti comme ça. Lorsqu’on a rassemblé tous ces paramètres, nous avons commencé à être régulièrement dans les 5 premiers ».

Diany et Johan

Alors que pratiquement tous les patrons usent du privilège de manier la tête de pagaie, c’est Diany, le cousin, celui qui partage la même passion pour la planche à voile de vitesse qui est à la pagaie sur Brasserie Lorraine/Isuzu. Johan, en compétition, est souvent sur le dernier bwa ou juste près du manœuvre d’écoute.

« C’est un choix. Pour la bonne marche de la yole, je préfère. Avec Diany, nous avons fait beaucoup de compétitions. On a fait également beaucoup de bébé yole ensemble. On se connait, ça marche super bien comme ça. Diany et moi, nous sommes complémentaires

Pour manager les hommes, gérer les efforts, pour que l’équipage travaille de façon optimale, je me sens beaucoup plus à l’aise à ce poste. Je peux tout voir alors qu’à la pagaie je ne maîtrise pas toutes les données au niveau visuel. Au plan tactique, je peux voir le plan d’eau, gérer les priorités. Je suis sur le dernier bois parce qu’il est le moins sollicité et j’ai le temps d’analyser, d’évaluer. Je peux rester toujours lucide. Quand on est fatigué, on n’a pas la même vivacité de réaction et de décision »

A 380

La yole de l’an dernier avait un  fond presque plat. Elle était stable mais nécessitait beaucoup de voile et de vent pour être performante. Cette année, c’est l’ancienne A380 qui a été retapée pour le Tour. Heureuse initiative qui vit la dernière yole construite par le légendaire Désiré Lamon, il y a 7 ans, remporter cette prestigieuse victoire. « Nous n’avons pas touché le fond. La partie haute a été retravaillée. La yole a été rehaussée. Gagner avec elle a été aussi quelque chose de fort ».

Brasserie Lorraine

Dès 1986, la Brasserie Lorraine devient partenaire de la yole du Marin. D’abord, l’entreprise soutient un patron de légende, Désiré Lamon, puis ceux qui vont se succéder à la pagaie au fil des ans. Mais, elle n’avait jamais eu l’avantage de gagner le Tour. Quand on connait l’engouement du public pour le Tour, c’est vraiment un énorme cadeau que l’équipage a fait au partenaire historique. Et aussi à Isuzu, arrivé plus récemment, qui par cette victoire fait connaitre encore plus sa marque en Martinique.

« Brasserie fête ses quatre-vingt-dix ans et nous on gagne le Tour de Martinique. Ils sont heureux. Le personnel nous a reçus avec les patrons. J’ai le sentiment que le personnel s’identifie à la yole. Les dirigeants étaient vraiment contents. Ils nous demandent encore plus, mais c’est normal. Ils nous suivent, ils nous supportent. »

Les objectifs

La fête n’est pas encore terminée au Marin. Toutes ces années à attendre, depuis la victoire de Désiré Lamon en 1985 lors du premier Tour de Martinique, donne sans doute le droit de fêter encore et encore. Pourtant, le soir de l’arrivée du Tour, Le Marin tout entier a fêté sa victoire. Et les supporters de la Martinique entière ont envahi le Marin, les coursiers n’en croyaient pas leurs yeux. Tous ces gens venus de partout en Martinique, pas seulement des quartiers du Marin et des communes alentours, pour célébrer et honorer Johan et son équipage. Le président  Patrick Lamon lui aussi était fier et heureux.

La barre est désormais très haute et confirmer va être difficile. «C’est sûr que c’est difficile de confirmer » nous a dit Johan «  mais nous avons de l’ambition. Nous sommes des compétiteurs.  L’an prochain, l’objectif premier c’est de gagner le Challenge. C’est un trophée que nous n’avons pas encore gagné. Il faut de la régularité si on veut vaincre dans le Challenge. On va de se donner les moyens de le disputer. Et puis bien sûr conserver le Tour. C’est une grande compétition, une grande manifestation, on y a goûté…. Ça nous a fait plaisir, toutes ces invitations, cette frénésie, cette joie que nous avons procuré à nos supporter, à nos amis, nos familles, les copains, nous n’imaginions pas ça. C’est fort. »