
Face aux coupures d’eau qui reviennent régulièrement pendant le carême, l’idée de construire une usine de dessalement en Martinique revient périodiquement dans le débat public.
Sur le papier, la recette paraît presque évidente : nous sommes entourés par la mer, alors pourquoi ne pas transformer cette eau salée en eau potable ?
Dans une note mise à jour en septembre 2026, l’Office de l’Eau Martinique (ODE) s’est précisément penché sur cette question en étudiant quatre dimensions : l’opportunité du dessalement, son coût, ses conséquences sanitaires et son impact environnemental.

Le paradoxe martiniquais : beaucoup d’eau… mais pas toujours au bon endroit
Premier constat : la Martinique ne manque globalement pas d’eau.
L’île reçoit environ 2,7 milliards de m³ de précipitations chaque année. Le potentiel prélevable est estimé à environ 1,1 milliard de m³ dans les cours d’eau et 80 millions de m³ dans les eaux souterraines.
En face, l'ensemble des besoins représentait seulement 60,8 millions de m³ en 2023, dont 44,9 millions pour l’alimentation en eau potable, 13,9 millions pour l’agriculture et 1,9 million pour les autres activités économiques.
Le problème n’est donc pas simplement la quantité d’eau disponible.
Le problème est où elle se trouve, quand elle est disponible et comment on la transporte.
La ressource est particulièrement importante dans le nord, autour de la montagne Pelée et des Pitons du Carbet, alors qu’une grande partie de la population et des activités économiques se concentre au centre et dans le sud. Et surtout, le système martiniquais dépend à plus de 90 % des cours d’eau, très sensibles aux périodes sans pluie.
En carême, il manque jusqu’à 15 000 m³ d’eau par jour
Lors des périodes les plus tendues du carême, l’ODE estime le déficit de production à 10 000 à 15 000 m³ par jour.
Mais la note souligne également que certaines coupures sont aggravées par les caractéristiques du réseau : réservoirs trop petits, absence de chaînes de pompage ou difficultés à alimenter certains quartiers situés en hauteur ou en bout de réseau.
Autrement dit : une partie du problème martiniquais de l’eau est aussi un problème d’infrastructures.
Et le changement climatique ne va évidemment rien arranger.
À l’horizon 2055, les projections citées dans la note envisagent une diminution moyenne des précipitations de 10 à 15 %, avec une réduction des volumes prélevables dans les cours d’eau pouvant atteindre 75 % lors d'une année sèche particulièrement sévère.
Une usine de dessalement qui fonctionnerait quelques semaines ?
C’est là que l’argument de l’ODE devient particulièrement intéressant.
Pour compenser le déficit du carême, il faudrait envisager une usine capable de produire environ 10 000 à 20 000 m³ par jour.
Mais une telle infrastructure serait lourde et coûteuse alors que, selon l'ODE, elle pourrait ne devenir réellement nécessaire que quelques jours ou quelques semaines dans l’année.
L'Office conclut donc que le scénario du dessalement n'a pas été jugé opportun par les acteurs compétents en matière d'eau sur le territoire et qualifie cette solution de « fausse bonne idée pour notre territoire ».

Plusieurs dizaines de millions d’euros
Le dessalement ne consiste pas simplement à poser quelques filtres au bord de la mer.
Il faut notamment construire une usine de potabilisation, installer une prise d’eau en mer, évacuer les saumures, créer des installations de stockage, disposer d’un laboratoire de contrôle et raccorder l’installation au réseau.
Et puisque l’usine serait située au niveau de la mer, il faudrait également pomper cette eau vers les réservoirs situés en altitude.
Pour une capacité supérieure à 10 000 m³ par jour, l’ODE évoque des investissements de plusieurs dizaines de millions d’euros, soit environ trois à cinq fois le coût d’une usine traitant de l’eau douce.
Et l’eau produite coûterait cher
L'exploitation constitue également un problème.
L’énergie représenterait à elle seule 40 à 70 % du coût de production d’une usine de dessalement.
Les membranes doivent être entretenues et régulièrement remplacées, tandis que la reminéralisation de l’eau nécessite également des traitements supplémentaires.
Selon la note, le coût d'exploitation d'une installation fonctionnant par osmose inverse peut se situer entre 1 et 3 €/m³.
À comparer avec environ :
0,25 €/m³ pour certaines usines martiniquaises utilisant la filtration sur sable ;
0,65 €/m³ pour l’usine de Vivé.
L’ODE estime ainsi que la production par dessalement peut être près de dix fois plus chère que la production à partir d'une eau de rivière de bonne qualité.
Sargasses, hydrocarbures et qualité de l’eau de mer
Le dessalement pose également une question sanitaire particulièrement importante en Martinique.
L’eau pompée sur le littoral pourrait être exposée à différentes contaminations : assainissement défaillant, hydrocarbures, proliférations d’algues ou encore invasions de sargasses.
L’eau dessalée nécessite par ailleurs une reminéralisation contrôlée afin d’obtenir une eau potable correctement équilibrée.
Et que fait-on de la saumure ?
Autre sujet majeur : les rejets.
Le dessalement produit une saumure extrêmement concentrée.
La note indique que certaines saumures rejetées peuvent être trois à cinq fois plus salées que l’eau de mer naturelle, auxquelles peuvent s'ajouter différents produits chimiques utilisés pour le traitement ou le nettoyage des installations.
Plus dense que l’eau de mer, cette saumure peut descendre vers les fonds marins et affecter notamment coraux, éponges, gorgones et mollusques.
Dans un territoire où les écosystèmes littoraux sont déjà particulièrement fragiles, le sujet est loin d’être anodin.
Alors, que propose l’Office de l’Eau ?
L’alternative défendue par l’ODE repose sur plusieurs solutions combinées.
D'abord, utiliser davantage les eaux souterraines, qui ne représenteraient aujourd’hui qu’environ 6 % des ressources mobilisées. L’objectif envisagé serait d'atteindre 15 %, notamment grâce à 12 à 20 nouveaux forages.
Ensuite, renforcer les interconnexions entre les réseaux et les usines.
Mais l’un des chiffres les plus révélateurs concerne sans doute le rendement des réseaux : il n’est actuellement que d’environ 60 % en moyenne sur l’île.
L’ODE estime qu’une amélioration de 10 à 20 % est possible, notamment grâce au comptage des débits, à la régulation des pressions et à une meilleure supervision informatique.
Les capacités des usines de Vivé et de Durand pourraient également être augmentées.
Enfin : davantage de stockage, davantage de pompage dans certaines zones, une meilleure détection des fuites et des réparations plus rapides.
La Martinique manque-t-elle vraiment d’eau… ou manque-t-elle surtout d’un réseau à la hauteur ?
C’est finalement la question que pose indirectement cette note.
La Martinique dispose d’une ressource importante.
Mais elle est inégalement répartie, extrêmement dépendante de quelques rivières et transportée par un réseau dont le rendement reste insuffisant.
Le changement climatique oblige évidemment à anticiper.
Mais avant de construire au bord de la mer une usine de plusieurs dizaines de millions d’euros produisant une eau beaucoup plus chère et rejetant ses saumures dans notre environnement marin, l’Office de l’Eau propose une autre logique :
mieux exploiter l’eau que nous avons déjà.
Forages. Interconnexions. Stockage. Réduction des fuites. Modernisation des réseaux. Augmentation de certaines capacités de production.
Bref, avant de dessaler la mer, peut-être faudrait-il commencer par éviter de perdre et de mal répartir l’eau douce que la Martinique possède déjà.