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LA CTM ET LE DÉBAT SUR LE DRAPEAU DE LA MARTINIQUE

Par Francis CAROLE

Introduit par la majorité politique de la CTM, un « appel à projet pour l’adoption de l’hymne et du drapeau de la Martinique » a donc été débattu par l’Assemblée du 27 octobre 2022.

Rappelons, pour mémoire, qu’à l’initiative d’Alfred MARIE-JEANNE, durant la mandature précédente (2015-2021), un projet similaire avait été mis en œuvre.

La question du drapeau, comme signe distinctif de la nation martiniquaise, est posée depuis des décennies; en dépit des divergences existant autant dans le mouvement patriotique qu’au sein du peuple martiniquais, elle a déjà commencé à recevoir une réponse à travers le Rouge-Vert-Noir.

Ces couleurs furent d’abord promues par des militants anticolonialistes ( OJAM) et le drapeau, dans sa forme actuelle, a été conçu par des militants comme Alex FERDINAND ou encore Guy CABORT-MASSON, à la fin des années 60. Dès lors, il fut brandi par les mouvements indépendantistes martiniquais. Par la suite, il est devenu un symbole des résistances martiniquaises reconnu par des franges de plus en plus larges de notre peuple.

Le PALIMA, lors de son second congrès de 2007, a adopté le drapeau RVN qui a accompagné notre lutte d’émancipation nationale durant ces soixante dernières années. Notre quatrième congrès, de février 2022, a pris une nouvelle résolution qui précise le sens que nous attribuons à ce symbole et souligne l’urgence de lutter contre son dévoiement.

Historiquement, l’adoption d’un drapeau par une nation a presque toujours été le résultat d’un rapport de force politique ou/et militaire. Les choix de drapeaux, généralement, se sont opérés dans des circonstances historiques exceptionnelles qui ont scellé l’unité d’un peuple et sa volonté d’exister au monde

Dans le contexte particulier de la Martinique, la démarche initiée par la CTM exige une clarification quant au sens de l’initiative prise et aux procédures qui la portent.

🔸DRAPEAU NATIONAL…OU « EMBLÈME RÉGIONAL » ?

La transparence sur le sens que la CTM entend donner à ce symbole constitue une exigence forte. Le besoin d’un emblème pour les rencontres sportives et culturelles internationales, quoique compréhensible, ne suffit pas à expliciter tous les enjeux symboliques, politiques et idéologiques liés au choix d’un drapeau.

D’abord, s’agit-il d’un drapeau régional ou d’un drapeau national ?

Le «Règlement de l’appel à projet » ne sait à quel saint se vouer sur ce sujet. Dans son article 1, il précise :

« Le présent appel à projet a pour objectif d’aboutir à l’adoption du drapeau de la Martinique, constitutif des emblèmes régionaux […]. »

Ce serait donc un « emblème régional », dans le cadre de la république française ?!

Dans l’article 3 du même document, les rédacteurs du « Règlement » font état d’une « appartenance nationale » :

« Au niveau local, il favorisera le sentiment de cohésion et d’appartenance nationale ».

Très bien ! Mais s’il s’agit d’un drapeau régional, à quelle « appartenance nationale » fait-on allusion ?

Il est plus que temps qu’une certaine classe politique martiniquaise sorte enfin des makakri et de la pensée welto : ou wè-y ou pa wè-y. On ne construit pas l’avenir ainsi. Les responsables politiques ont un devoir absolu de transparence à l’égard de notre peuple dans la construction d’un futur partagé.

Nous considérons, pour notre part, qu’il y a une nation et un peuple martiniquais. Ce fait sociologique et historique ouvre donc le droit à l’autodétermination et à la souveraineté de notre peuple. Il en résulte pour nous que le drapeau Rouge-Vert-Noir (que le président du conseil exécutif déclare vouloir défendre) ne saurait être réduit au statut « d’emblème régional » et voir ainsi son sens dévoyé. Ce serait lui rendre un bien mauvais service…

L’adoption d’un drapeau, sous quelque latitude et à quelque période de l’histoire que ce soit, est toujours le rendez-vous d’un peuple avec le destin qu’il décide d’assumer. Son Destin. Ce sont donc des larmes, des luttes, des sacrifices. Ce sont aussi des rêves, des projets, des valeurs, des solidarités. C’est un futur assumé, en responsabilité.

🔸ADOPTION PAR FAVORITISME ?

En outre, l’intervention du président du conseil exécutif sur son rôle quant au choix de l’emblème qui sera choisi ne peut pas ne pas interroger :

« C’est dans ce sens que, personnellement, je ferai tout pour que le Rouge-Vert-Noir puisse gagner. » (plénière du jeudi 27 octobre 2022).

À l’évidence, on ne reprochera pas au président du conseil exécutif de se rallier à ce drapeau. Le problème n’est pas là. Il reste que cette prise de position entache d’ores et déjà d’insincérité la consultation des Martiniquais.es, d’autant que le flou demeure quant aux modalités concrètes de consultation de la population.

De fait, c’est le président du conseil exécutif qui lance cet appel à projet et préside la commission ad hoc, avec voix prépondérante. Cette position l’oblige sinon à la neutralité du moins à être le garant impartial de l’égalité de traitement de toutes les propositions.

On ne peut pas en effet demander aux Martiniquais.es de participer à un « processus démocratique transparent d’appel à projet ouvert » tout en annonçant d’entrée que l’on « fera tout pour que le Rouge-Vert-Noir l’emporte ».

En agissant ainsi, on fausse les résultats de la procédure mise en œuvre. On trompe le peuple martiniquais. Et on jette le discrédit sur notre drapeau historique.

Le drapeau Rouge-Vert-Noir n’a pas besoin de triompher par favoritisme. Il a avant tout besoin d’adhésion, c’est-à-dire de la liberté de choix des citoyens.nes. Son histoire a toujours été celle de la conscience et de la responsabilité.

MARTINIQUE
Mardi 1 er novembre 2022