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POUR QUI BRÛLE LA GRUE DE GAIGNERON ?

Par Francis CAROLE

L’affaire du troublant incendie de la grue du chantier du TCSP et son instrumentalisation politicienne immédiate par le duo Létchimy-Conconne ne constitue pas un simple fait divers ou une banale péripétie à l’approche des élections de décembre.

Elle signale, au contraire, une dégradation notable dans la conception du débat politique en #Martinique, qui devrait alerter chaque citoyen sur les risques réels auxquels notre vie démocratique -toutes limites admises- est exposée.

On voit ainsi à l’œuvre une vision qui s’est affranchie de toute probité intellectuelle, de tout sens de la mesure, de tout respect de l’autre, de toute éthique, c’est-à-dire des valeurs élémentaires qui fondent le vivre-ensemble dans une société, même dans les espaces d’affrontements politiques ou idéologiques.

Ce nihilisme est, par définition, porteur de totalitarisme, d’intolérance et de haine de l’autre. Il recourt, pour accéder ou se maintenir au pouvoir, à la violence et à des stratégies de manipulation de masse.

Certes les « lè ou lé, la ou lé » du président de région, les « chyen abiyé an moun » de son bras droit, les « Green parrot », les campagnes mensongères payées avec l’argent public, l’affairisme, les agressions physiques contre des opposants avaient déjà laissé poindre les contours sinistres d’un modèle de gouvernance que la Martinique n’avait pas connu jusqu’à ce jour, en tout cas pas avec cette délétère sophistication.

Avec l’instrumentalisation à la fois immonde et ridicule de l’incendie de la grue de Gaigneron -un modèle réduit et tropicalisé de l’incendie du parlement allemand, en février 1933, qui servit de prétexte au début de la mise en place de la dictature nazie- nous basculons aujourd’hui dans des pratiques politiques dévoyées, inédites en Martinique et d’une rare gravité.

En effet, comment le président d’une institution comme le Conseil Régional, quelques heures à peine après cet #incendie, sans même attendre les résultats d’une enquête qui ne fait que commencer, peut-il s’autoriser, publiquement et de façon aussi péremptoire, à accuser l’opposition de ce forfait ?

La rapidité du communiqué du président de région, l’argumentation développée, le contexte politique conduisent à s’interroger sur le véritable commanditaire de l’incendie de la grue de Gaigneron…

Tout cela ne serait-il pas orchestré depuis bien longtemps par ceux auxquels profite le crime ?

La question, qui ne vaut pas affirmation, est légitime. Que ce soit l’ex-première vice-présidente, dont on connaît les déboires récents, qui monte au créneau, comme pour se refaire une virginité éthique désormais impossible, est de nature à renforcer notre perplexité et nos interrogations…

Qui est le commanditaire ?

Il n’en demeure pas moins que, de manière objective, l’incendie de Gaigneron est utilisé par le président de région pour tenter de diaboliser et de discréditer l’opposition. La méthode n’est pas vraiment nouvelle. Le Diable a la fâcheuse propension à créer les « diables » qu’il veut éliminer…parfois en leur attribuant les méfaits dont il est lui-même l’auteur…

La gestion calamiteuse du président de région des affaires qui ont directement atteint la majorité régionale, le scandale du CEREGMIA, la mise en examen de l’ex-première vice-présidente, tout cela a considérablement détérioré l’image du rentier du césairisme et la campagne du néo-PPM.

La peur de la défaite hante désormais ceux qui se voyaient déjà triompher en décembre, brillant de toutes les flammes de leur toute-puissance supposée et de leur impunité bien réelle, sous la protection complice de papa Hollande.

Cette affaire de l’incendie de la grue tombe donc, pour le néo-PPM, non pas à point nommé mais à point voulu pour tenter de retrouver du crédit dans l’opinion publique.

Le communiqué du président de région laisse par ailleurs apparaître deux autres aspects.

En effet, l’opposition est accusée « d’utiliser des moyens pour ralentir ou détruire les chantiers en cours ». C’est bien entendu de la bouffonnerie intellectuelle destinée à tromper des esprits fragiles. Le locataire de Plateau Roy aurait-t-il peur de ne pas finir le chantier du TCSP dont la livraison est prévue pour décembre 2015 et chercherait-il déjà des boucs émissaires pour justifier son échec ?

L’autre aspect du communiqué, plus inquiétant, est une menace sourde de recours à la violence que dissimule mal un appel hypocrite « au calme et à la sérénité au milieu de cette campagne électorale afin d’éviter tout dérapage qui nuirait à cette avancée institutionnelle historique… »

On pourrait, a priori, se demander en quoi l’incendie de la grue de Gaigneron serait de nature à nuire à la mise en place de la CTM… Mais le décryptage du dernier paragraphe de ce communiqué montre que son auteur, se servant de cet incident, cherche à créer un climat d’insécurité et de peur.

Les mises en examen et les risques de mises en examen de proches et de membres du néo-PPM, au plus haut niveau, inciteraient ce parti à exercer d’énormes pressions sur le gouvernement socialiste pour obtenir que les juges en Martinique « se calment » et que les affaires en cours soient gelées.

Les responsables de ce parti qui ont tout à perdre politiquement et personnellement dans une défaite ont désormais fait le choix de la politique de la terre brûlée.

La panique a pris place à bord du navire EPMN, les amis râlent, l’échouage rôde et l’amiral n’a plus, comme désespérant plan de navigation, que la menace du chaos.

On verra comment le gouvernement français, qui couvre tant de dérives et de scandales dans les derniers confettis de l’empire, réagira.

Le citoyen martiniquais, lui, a une responsabilité qui consiste à ne pas laisser prospérer dans notre pays une conception du débat politique dangereuse et mortifère pour notre avenir commun. Il est urgent de porter un coup d’arrêt définitif à ce qui s’apparente bien à une forme de macoutisme politique qui est passé maître dans l’art de se poser en victime pour tenter de mieux manipuler l’opinion.

MARTINIQUE

LE 27 août 2015