Francis CAROLE
conseiller territorial et conseiller municipal d'opposition
LA CRISE FINANCIÈRE DE LA CTM ET LES RISQUES QU’ELLE FAIT PESER SUR LA SOCIÉTÉ MARTINIQUAISE
La Collectivité territoriale de Martinique est confrontée à une situation financière que la Chambre régionale des comptes qualifie elle-même de « critique » et qui se caractérise par un « déséquilibre financier structurel ». La CRC met également en garde contre le risque d’une « spirale de dégradation de sa situation financière » si la trajectoire actuelle n’est pas rapidement corrigée.
Contrairement à ce qui a été ressassé à longueur de déclarations, la difficulté ne réside pas uniquement dans le montant de la dette. C’est la conjonction de plusieurs indicateurs qui rend la situation particulièrement dangereuse :
un endettement évalué à 977 millions d’euros par la CRC, en progression de 28 % entre 2021 et 2024 ;
une épargne brute fortement dégradée, en baisse d’environ 60 % entre 2022 et 2024, pour s’établir à 48,5 M€ ;
un délai moyen de paiement passé de 65 jours en 2021 à 131 jours en 2025, alors que le délai réglementaire est de 30 jours ;
une capacité de désendettement passée d’environ 10 ans à 20 ans entre 2021 et 2024, contre un plafond national de référence de neuf ans ;
des comptes que la CRC estime encore insuffisamment fiabilisés, ainsi que des dettes et des engagements qui doivent être mieux retracés ;
une trésorerie sous forte tension, alors même que plusieurs satellites de la CTM connaissent eux aussi d’importantes difficultés financières.
La dette envers la CAF constitue, à cet égard, un exemple significatif. La CRC l’évalue à 183,2 M€ au 31 décembre 2024. La CTM reconnaît cette dette, mais soutient que 122,5 M€ avaient déjà été comptabilisés et qu’il ne faudrait ajouter que 60,7 M€ afin d’éviter un double comptage. Cette controverse comptable ne remet cependant pas en cause la nécessité, reconnue par les deux parties, de redresser rapidement les finances de la collectivité.
Le phénomène le plus inquiétant reste l’effondrement de la capacité de la CTM à dégager chaque année une épargne suffisante pour rembourser sa dette et financer ses investissements.
POURQUOI LA SITUATION S’EST-ELLE AUTANT DÉGRADÉE DEPUIS 2021 ?
L’examen de la période ouverte en juillet 2021, avec l’arrivée au pouvoir de l’équipe conduite par le PPM, montre une dégradation très nette des principaux indicateurs financiers.
Selon les propres chiffres de la CTM, sa capacité d’autofinancement nette — c’est-à-dire l’épargne restant après remboursement du capital de la dette — est devenue négative en 2023, à hauteur de –9 M€, puis s’est établie à –38,3 M€ en 2024. Il s’agit d’un indicateur distinct de l’épargne brute. La CRC relève, pour sa part, que celle-ci a chuté d’environ 60 % entre 2022 et 2024, pour s’établir à 48,5 M€.
Entre 2021 et 2024, les recettes de gestion ont progressé en moyenne de 1,2 % par an, contre 2,1 % pour les dépenses. Cet effet de ciseaux réduit progressivement les marges de manœuvre de la collectivité.
La CRC met également en cause la politique d’endettement mise en œuvre pour financer un programme d’investissement particulièrement mal calibré. Elle demande notamment que les investissements soient désormais mieux adaptés aux capacités réelles de financement de la collectivité.
En décembre 2025, la CTM a en outre procédé au réaménagement de seize emprunts sur une durée de vingt ans. Selon la Chambre, cette opération entraînerait 54,5 M€ de frais financiers supplémentaires sur la durée totale de ces emprunts.
Pour justifier ses errements financiers, le président du conseil exécutif invoque des facteurs extérieurs à la gestion de la collectivité. Il tente de faire valoir qu’entre 2021 et 2024, les dotations et participations reçues par la CTM ont diminué de 7,4 %, passant d’environ 296 à 274 M€. Une partie de l’augmentation des charges de personnel provient également de décisions de l’État, notamment des revalorisations du point d’indice et des évolutions de carrière. Mais, dans le même temps, les recettes fiscales de la collectivité ont progressé de 10,3 %, ce qui conduit la CRC à considérer que les facteurs extérieurs n’expliquent pas à eux seuls la dégradation constatée.

QUE DISENT RÉELLEMENT LES CHIFFRES DE LA MANDATURE 2016-2021 ?
Il faut également être précis lorsque l’on compare cette situation à celle de la mandature conduite par Alfred Marie-Jeanne entre 2016 et 2021.
En 2016, la CTM nouvellement créée reprenait les compétences et les comptes de l’ancien département et de l’ancienne région. L’encours de dette constaté au compte de gestion atteignait 559,9 M€. La capacité de désendettement s’établissait alors à 12,5 ans. Après retraitement comptable par la CRC, l’épargne nette de 2016 n’était que de 7,94 M€.
Entre 2016 et 2019, sous la présidence d’Alfred Marie-Jeanne, les indicateurs se sont nettement améliorés. L’épargne nette corrigée est passée de 7,94 M€ à 63,86 M€, tandis que la capacité de désendettement est revenue à 6,2 ans en 2019. La CRC constate elle-même que le dynamisme des recettes, combiné à la maîtrise des dépenses de gestion, a permis cette amélioration.
En 2020, dans le contexte de la crise sanitaire liée à la Covid-19, la situation financière se dégrade de nouveau. L’encours de dette atteint alors 747,2 M€, contre 669,6 M€ en 2019, tandis que l’épargne nette redevient négative. La réponse du président du conseil exécutif annexée au rapport de la CRC de 2021 chiffrait notamment l’épargne nette de 2020 à –17,8 M€, dans un contexte d’augmentation des dépenses sociales et de crise sanitaire. Il y eut ainsi une déclinaison martiniquaise du « quoi qu’il en coûte » face à une crise majeure qui menaçait gravement l’économie martiniquaise et risquait d’accroître les difficultés sociales de la population.
L’année 2021, quant à elle, doit être traitée à part. Elle correspond à environ six mois de gestion de l’ancienne majorité, puis à six mois de gestion de la nouvelle. Il serait méthodologiquement incorrect d’attribuer l’ensemble de l’évolution de cette année à l’un ou à l’autre exécutif.
Il est néanmoins établi qu’en décembre 2021, deux accords de financement ont été signés avec l’AFD sous la nouvelle gouvernance de Serge Letchimy, pour un montant total de 66 M€, afin de financer les dépenses d’équipement de la CTM pour 2021 et 2022. Dans la mesure où ces financements ont été effectivement mobilisés, ils ont contribué à l’augmentation de l’encours de dette.
LE RECUL DES DOTATIONS DE L’ÉTAT : UNE RÉALITÉ QUI NE DOIT PAS SERVIR D’ALIBI
La diminution de certaines dotations de l’État, qui n’a pas commencé en 2021, est réelle et doit être prise en considération. Elle ne peut cependant pas servir d’alibi à la mauvaise gestion.
En effet, sous la mandature d’Alfred Marie-Jeanne, entre 2016 et 2019, la dotation globale de fonctionnement de la CTM est passée de 169,31 M€ à 145,69 M€, soit une diminution de 23,62 M€. Malgré cette baisse, les indicateurs d’épargne et de désendettement se sont améliorés jusqu’en 2019.
Cela ne signifie évidemment pas que la baisse actuelle des dotations soit sans conséquence. Elle représente, à l’évidence, une contrainte supplémentaire. Mais elle doit être analysée conjointement avec les décisions prises par la collectivité elle-même en matière de dépenses, d’investissement, d’endettement, de trésorerie, de programmation et de pilotage budgétaires.
UN RISQUE SYSTÉMIQUE SUR L’ENSEMBLE DE L’ÉCONOMIE ET DE LA SOCIÉTÉ MARTINIQUAISES
Le budget de la CTM dépasse un milliard d’euros et la collectivité intervient dans presque tous les secteurs de la vie économique, sociale, culturelle ou sportive martiniquaise. La crise financière de la CTM affecte donc profondément et, sans doute, durablement la société martiniquaise.
Le signal le plus concret est celui du délai moyen de paiement, qui atteint 131 jours. Pour les entreprises qui travaillent encore avec la collectivité, cela signifie qu’elles doivent supporter, pendant plusieurs mois, des dépenses déjà engagées — salaires, matériaux, charges sociales, fournisseurs — sans percevoir les sommes correspondantes. La FEDOM souligne que de tels délais peuvent fragiliser fortement la trésorerie des PME locales et, dans les situations les plus graves, menacer l’activité et l’emploi.
Le secteur associatif est directement exposé. De nombreuses associations culturelles, sportives, sociales ou éducatives disposent de très peu de trésorerie et dépendent, pour une part importante de leur fonctionnement, des subventions publiques. Lorsqu’une subvention est réduite, différée ou versée avec plusieurs mois de retard, elles doivent reporter leurs activités, réduire leurs interventions, retarder le paiement des salaires ou supprimer des emplois.
La liquidation judiciaire de l’association historique LASOTÈ, prononcée le 17 décembre 2025, offre un exemple concret de cette fragilité. Cette structure, qui employait encore quatre personnes, réclamait à la CTM 430 000 euros de subventions. Au moment de la procédure, le fond de ce litige n’avait pas encore été tranché par la justice. La liquidation de l’association historique ne signifie pas la disparition de la pratique culturelle du lasotè, qui continue d’être transmise. Elle montre cependant comment des retards et des contestations portant sur des financements publics peuvent contribuer à fragiliser, jusqu’à la rupture, une structure associative déjà vulnérable.
Les conséquences sont également sociales. Les organismes intervenant dans l’aide à domicile, l’accompagnement des personnes âgées ou handicapées, l’insertion, la prévention et la protection de l’enfance doivent supporter des charges salariales régulières, alors que leurs financements dépendent largement de la commande publique et des versements de la collectivité. Une rupture ou un retard de financement peut donc entraîner une diminution des interventions, une dégradation des conditions de travail, des retards dans le versement des salaires et, finalement, une réduction des services rendus aux personnes les plus fragiles. La crise financière de la CTM risque ainsi de se transformer en crise sociale, dont les premières victimes seraient précisément les Martiniquais les plus vulnérables.
Les communes peuvent, elles aussi, être touchées par cet effet de propagation. Nombre de leurs projets — voirie, équipements sportifs et culturels, aménagement, rénovation d’écoles ou actions sociales — reposent sur des cofinancements de la CTM. Lorsque la participation territoriale tarde à être versée ou devient incertaine, les communes doivent soit avancer les fonds sur leur propre trésorerie, soit emprunter davantage, soit reporter ou abandonner leurs projets. Les entreprises perdent alors des marchés, les associations voient leurs activités réduites et les habitants attendent plus longtemps les équipements et les services annoncés. La crise financière de la CTM se diffuse ainsi progressivement dans toute l’économie martiniquaise.
Les tensions affectent déjà substantiellement plusieurs satellites et organismes partenaires de la CTM, ainsi que des associations et des entreprises de l’économie sociale dépendant des financements de la collectivité. Martinique Transport constitue l’illustration la plus emblématique des répercussions de la catastrophe financière actuelle sur notre société. Le Parc naturel régional de la Martinique, le PARM, le Service d’incendie et de secours de Martinique et l’IMS, pour ne citer qu’eux, sont également exposés à des arbitrages budgétaires de plus en plus contraints.
Depuis 2021, une nouvelle phase de dégradation est documentée : hausse de l’endettement, effondrement de l’épargne, allongement spectaculaire des délais de paiement, réduction des marges de trésorerie et affaiblissement de la capacité de désendettement. Ce constat n’est plus seulement celui des oppositions politiques : la Chambre régionale des comptes parle elle-même de « déséquilibre financier structurel » et de situation « critique ».
L’enjeu dépasse désormais les seuls comptes de la CTM. Compte tenu du poids économique, social et institutionnel de la collectivité, sa capacité à retrouver une épargne suffisante, à payer normalement ses fournisseurs et à maintenir un niveau d’investissement soutenable aura des conséquences directes sur les entreprises, l’emploi, les associations, les communes, les politiques sociales et, plus largement, sur la capacité de la Martinique à financer son développement.
Francis CAROLE
Président du PALIMA
Conseiller territorial
MARTINIQUE
SIGLES UTILISÉS
AFD : Agence française de développement
CAF : Caisse d’allocations familiales
CRC : Chambre régionale des comptes
CTM : Collectivité territoriale de Martinique
FEDOM : Fédération des entreprises des Outre-mer
IMS : Institut martiniquais du sport
M€ : million(s) d’euros
PALIMA : Parti pour la libération de la Martinique
PARM : Pôle Agroressources et de Recherche de Martinique
PME : petites et moyennes entreprises
PPM : Parti progressiste martiniquais