
19,4 tonnes en 2023. 20 tonnes en 2022. 25 tonnes en 2021. Et pendant ce temps, on nous parle de sortie du glyphosate. Bienvenue en Martinique, territoire empreint de spécificités imbéciles où les discours peuvent parfois pousser plus vite que les mauvaises herbes.
Le glyphosate n’est pas mort dans l’île chèrz à Émia Eriasec et à je vous le donne en mille Émile…Aimé Césaire. Loin de là.
Les données de la Banque Nationale des Ventes de produits phytopharmaceutiques, la fameuse BNV-D, permettent de mesurer les quantités de substances actives vendues par département. Et pour le glyphosate, les chiffres sont plutôt… causants malgré un silence bavard.
En 2020, la Martinique enregistrait 22 024 kg de glyphosate, soit environ 22 tonnes.
En 2021, le compteur remontait à 25 089 kg, soit 25 tonnes.
Une progression de près de 14 % en un an. La DAAF indiquait alors que le glyphosate représentait environ 45 % des ventes de produits aux professionnels.
Puis, en 2022, baisse : 19 661 kg, soit 19,7 tonnes. Une diminution de 21,6 % par rapport à 2021. Le glyphosate représentait néanmoins encore 39 % des ventes de substances actives recensées dans le tableau de la DAAF.
En 2023, on retrouve environ 19,4 tonnes. La DAAF indique parallèlement que l’ensemble des ventes de substances actives atteignait 54,6 tonnes, en hausse de 8,6 % sur un an.
Autrement dit : le glyphosate baisse par rapport au pic de 2021, mais il reste une pièce maîtresse du paysage phytosanitaire martiniquais.
Et rapporté à la surface agricole, ça donne quoi ?
C’est là que le dossier devient encore plus intéressant.
Une étude présentée par des chercheurs du Cirad indique qu’en 2021, la Martinique se situait au deuxième rang des départements français pour la consommation de glyphosate rapportée à la surface agricole utile, avec environ 1 kg par hectare et par an, soit environ trois fois la moyenne nationale de 0,3 kg/ha/an.
Une petite île, un caillou, un bijou, un genou, un chou da…chine taiile one donc. Une agriculture qui n’occupe qu’une fraction du territoire. Mais une pression au glyphosate qui, rapportée à la surface agricole, fait sérieusement lever un sourcil façon Emmanuel Chain.
Et le glyphosate ne reste pas forcément dans le bidon.
C’est évidemment le volet environnemental.
L’Observatoire de l’eau de Martinique surveille les pesticides dans les cours d’eau depuis 2007.
En 2023, 172 molécules phytosanitaires ont été recherchées sur 28 stations ; 43 molécules ont été quantifiées, dont 19 encore autorisées et 24 interdites d’utilisation.
Parmi les molécules régulièrement retrouvées figurent le glyphosate et son métabolite AMPA (acide aminométhylphosphonique).
Et là, attention : il ne s’agit pas de raconter que chaque litre de glyphosate vendu termine dans une rivière avec ou sans capote. Ce serait faux.
Mais le fait que le glyphosate et l’AMPA soient retrouvés dans les eaux martiniquaises montre qu’il existe bien une question environnementale à suivre.
Le sol aussi parle
Une étude scientifique menée dans des bananeraies du centre de la Martinique a comparé des parcelles sans herbicide à des parcelles soumises à des applications régulières.
Les chercheurs ont mis en évidence un impact sur la biodiversité de la macrofaune du sol associé à l’utilisation du glyphosate.
Une autre présentation issue de ces travaux évoque une diminution moyenne de 21 % de la biodiversité dans les parcelles de bananes fréquemment traitées au glyphosate.
Voilà donc le paradoxe : le glyphosate est utilisé pour éliminer ce que l’on considère comme des « mauvaises herbes », mais la question scientifique est désormais de savoir ce que l’on élimine avec elles.
Le grand problème des chiffres
Il faut cependant garder la tête froide.
La BNV-D comptabilise les ventes, pas les épandages.
L’Office français de la biodiversité précise que les données de ventes sont rattachées au département où se trouve l’établissement vendeur. Les données d’achats, elles, sont rattachées au lieu déclaré par l’acheteur et permettent donc de mieux approcher l’utilisation territoriale.
Autrement dit, écrire :
« 19,4 tonnes de glyphosate ont été épandues en Martinique en 2023 »
serait trop affirmatif.
La formulation rigoureuse est :
« 19,4 tonnes de glyphosate ont été vendues en Martinique en 2023 selon la BNV-D. »
Et cette nuance est loin d’être secondaire.
2024 : le chiffre qui manque encore dans le débat public
Le millésime 2025 de la BNV-D, publié en avril 2026, est désormais disponible. Il couvre les ventes jusqu’à 2024.
C’est donc ce chiffre qu’il faut maintenant aller chercher précisément pour savoir si la baisse observée après le pic de 2021 s’est poursuivie.
Car entre 25 tonnes en 2021 et 19,4 tonnes en 2023, la diminution est réelle : environ 22,7 %.
Mais parler de « sortie du glyphosate » serait prématuré.
La preuve ?
En 2023, le glyphosate représentait encore environ 19,4 tonnes, alors que la DAAF comptabilisait 54,6 tonnes de substances actives vendues au total dans son suivi Ecophyto.
La Martinique face à son propre paradoxe
D’un côté, des agriculteurs, des chercheurs et des institutions travaillent sur des alternatives.
Le Cirad mène notamment une démarche participative visant à construire des scénarios de sortie du glyphosate adaptés aux réalités agricoles martiniquaises. Les chercheurs ont étudié différents systèmes de culture — banane, canne, maraîchage et vergers — et identifié des exploitations utilisant déjà des pratiques économes en glyphosate.
De l’autre côté, les chiffres montrent qu’il continue à circuler.
Alors, sortie du glyphosate ?
Oui, peut-être.
Mais manifestement pas encore sortie du tunnel.
Parce qu’entre les déclarations, les plans Ecophyto, les expérimentations alternatives et les bidons qui continuent de se vendre, il y a parfois un petit monde.
Et en Martinique, ce petit monde s’appelle simplement :
la réalité.
Les chiffres à retenir
2020 : 22,0 tonnes
2021 : 25,1 tonnes
2022 : 19,7 tonnes
2023 : 19,4 tonnes
Pic 2021 → 2023 : -22,7 %
2021 : environ 1 kg/ha/an, selon les travaux du Cirad
2023 : 54,6 tonnes de substances actives vendues au total, selon la DAAF
2023 : 43 molécules phytosanitaires quantifiées dans les cours d’eau, sur 172 recherchées
Et maintenant, la question qui mérite d’être posée n’est peut-être plus seulement :
« Combien de glyphosate vend-on en Martinique ? »
Mais :
« Combien en utilise-t-on réellement, où, par qui, sur quelles cultures et avec quels effets ? »
Parce que là, Bondamanjak risque de découvrir que le vrai problème n’est pas seulement dans le bidon.
Il est peut-être aussi dans le flou.













