Le rassemblement solidaire du peuple martiniquais à l’épreuve de la créativité : 3. Quelques paradoxes de la situation linguistique martiniquaise

par Jean Bernabé

Le peuple martiniquais, comme d’autres relevant du même type de formation socio-historique, est devenu à la fois créolophone et francophone. À quelques exceptions près, tous les Martiniquais, en raison du développement de la scolarisation, parlent les deux langues. Les paradoxes concernant notre situation linguistique n’en sont pas moins sont légion, mais je n’en retiendrai que trois, propres à alimenter mon argumentation. Cette dernière, ouverte à toutes les critiques, tente d’exprimer d’une manière pédagogique, infiniment perfectible, ce en quoi peut consister l’esprit « kolététkolézépol , dont je me réclame.

Premier paradoxe : avantages et risques de l’émancipation du créole

L’émancipation progressive et non encore totalement aboutie à ce jour du créole (émancipation absolument nécessaire et voulue par les militants de la cause) a provoqué l’accélération de la pénétration de cette langue encore jeune dans les deux canaux essentiels que constituent l’Ecole et les médias. Pourquoi  cela entraîne-t-il un paradoxe ? Parce que, le créole, langue encore aux prises avec la sphère de la ruralité, a dû, à travers ces deux canaux influents, faire face brutalement à une extension nécessaire, mais dangereuse de ses domaines d’emplois. Il en découle un risque de perte de sa substance propre, phagocytée en permanence par la langue française, de plus en plus parlée précisément par les créolophones, phénomène qu’on ne saurait pourtant considérer comme un mal en soi. Ce phénomène a nom « décréolisation », même si le choix de ce terme peut faire l’objet de controverses.

Parler en créole de sujets concernant, les sciences, la littérature ou même la politique ne peut qu’exposer le locuteur créolophone à un exercice auquel la configuration de son vocabulaire n’est pas préparée. Autrement dit, l’extension des domaines d’emploi de la langue créole, difficilement assumable par les créolophones, surtout en situation d’urgence communicative, débouche forcément sur une francisation de leur énonciation créole. Toute langue, étant en effet le fruit d’une maturation plus ou moins longue, ne peut s’inventer ni se modifier du jour au lendemain. Les locuteurs créolophones se trouvent donc acculés soit à devoir créer des mots créoles nouveaux (démarche on ne peut plus hasardeuse et préjudiciable à une bonne communication), soit à utiliser (quitte parfois à les modifier phonétiquement) les mots français s’imposant à eux en raison des carences de la langue créole, prise de court par une conjoncture nouvelle. En un mot, le créole doit, à un rythme qui s’amplifie, faire face à l’expression de notions auxquelles sa pratique ordinaire, liée au monde de l’habitation, ne l’avait pas accoutumé. Autrement dit, on peut absolument tout dire en créole (illusion qui ravit les tenants d’un nationalisme primaire et béat), à condition de franciser son discours (réalité qui est de nature à inquiéter les locuteurs soucieux d’un équilibre fécond entre créolophonie et francophonie). En quoi consiste en fin de compte ce phénomène paradoxal de décréolisation ? Est-ce une absorption progressive du créole par le français ? N’est-ce pas plutôt un parasitage permanent du français par le créole ?

Deuxième paradoxe : produite par les individus, la langue est un bien collectif

Ce paradoxe est lié, dans ses conséquences, au premier : instrument de communication, la langue s’avère rétive à toute instrumentalisation, toute manipulation par un individu donné des autres membres de sa communauté linguistique à qui il « fourguerait » des mots de sa pure invention et déconnectés des potentialités de la langue en question. Cela dit, les écrivains créolisants, quant à eux, disposent à cet égard d’une situation plutôt privilégiée. Le caractère différé de la communication littéraire est en effet de nature à conforter leur légitimité — et exalter leur disposition — à forger en toute liberté les mots créoles au travers de leur imagination. Les plus audacieux et volontaristes ne s’en privent d’ailleurs pas. Il peut même arriver que leurs innovations, en fonction de leur charisme littéraire, aient à terme un certain effet plus ou moins durable sur les pratiques énonciatives de l’ensemble de la communauté linguistique. Cela dit, le sort de leurs inventions lexicales dépend non seulement de la manière dont elles sont relayées, mais aussi de leur adéquation avec les structures du créole. On l’aura compris, la démarche néologique n’est pas un robinet qu’on ouvre à volonté avec la certitude qu’il en coulera une eau de jouvence (« an dlo lajenni » comme cela se dit si bien en créole !).

Quoi qu’il en soit, la démarche des écrivains créolisants — qualifiés de « marqueurs de paroles » (« matjè pawol ») –, quelles que soient ses conséquences, n’est assurément pas permise à tout le monde. En tous cas, pas à ceux qui ambitionnent une communication immédiate, je veux parler notamment du monde des médias, plus précisément audiovisuels. On l’aura compris, les journalistes et autres animateurs de la médiasphère (ou sphère médiatique) ne peuvent totalement plier à leurs éventuels désirs individuels d’innovation ce bien commun que constitue une langue. Devant la difficulté du créole à assumer les réalités habituellement véhiculées par le français, ils ne peuvent, sauf à se résigner à prêcher dans le désert, employer des termes inédits ou inconnus de leur public. Ils se trouvent donc confinés dans l’enfer de la décréolisation. Par attachement à la langue créole, on aimerait que cet enfer ne soit en fait qu’un temporaire purgatoire.

Troisième paradoxe : constater le délabrement du créole n’implique pas la stigmatisation d’un mauvais créole au nom d’un bon créole.

D’aucuns posent non sans raison le diagnostic du délabrement du créole. Cette appréciation  implique l’existence d’un mauvais et d’un bon créole, ce dernier relevant d’une norme qui, précisément, ne serait pas respectée par l’écrasante majorité des utilisateurs de cette langue. Le paradoxe réside dans le fait qu’en raison de l’inexistence d’une norme largement objectivable du créole, le discours sur le bon ou le mauvais créole est dangereux. Pourquoi ? Parce qu’il s’apparente à une démarche subjective, voire fantasmatique, soutenue en réalité par une idéologie visant – à tort ou à raison – à défranciser le créole. On touche là au cœur de la problématique de la réappropriation, que nous aborderons ultérieurement. En effet, si poser l’existence d’un bon et d’un mauvais créole peut, certes, réveiller ou alerter les consciences, cela peut aussi entraîner la création d’une prétendue élite de « grangrek » qui, elle, observerait les règles, en face d’une masse qui n’en serait pas capable. C’est par conséquent la voie ouverte à une stigmatisation (en créole : « an pougal ») génératrice auprès de la masse des locuteurs d’une honte de soi et d’un rejet de la pratique du créole, autrement dit, d’une prépondérance accrue du français. Or, ne plus parler le créole (fût-il délabré) c’est le tuer, car une langue morte est une langue qui n’est plus parlée. Bref, mieux vaut parler un créole « tjòlòlò » que de ne pas du tout parler cette langue.

Je vous soumets à titre d’illustration de mon propos, l’énoncé suivant entendu à la radio : «  Mwen, man fier di lang-mwen, man profondéman, man imanséman fier di kréyol, ki sé lang manman-nou. Man ka fè mwen an devwar enpreskriptib é enkontournab di ekspozé, di eksprimé, di vilgarizé adan lang-tala toutt konseptualizasion-mwen, kon toutt sentiman-mwen asou toutt lé imans menm lé piti kèsion ki ka enterpelé mwen kon i pou enterpelé latotalité di popilasion péyi-a. Sé an anjeu enportan pou lekel nou ni dwa angajé lespri de konbativité-nou an menm tan ki lespwar di asiré rénovasion épi salu pep-nou. Sé an défi kè, kelkèswa obstakl nou rankontré chemen fèzan,, nou adan lobligasion di rilévé ».

Ce locuteur tout en tenant un discours idéologiquement recevable pour beraucoup, ne semble nullement conscient du paradoxe dans lequel il s’inscrit. Heureusement, parce qu’il continue à parler le créole sans complexe inhibiteur. Malheureusement, parce qu’il ne donne pas le moindre signe d’un retour critique sur lui-même. Au terme de notre réflexion, quel lecteur, au-delà même du paradoxe, ne perçoit le caractère complexe et déroutant d’une telle situation ? Aloss, sa nou pou fè ? Nou a wè ek dékatiyé sa anlott soley !

Prochain article :

4. Individualisme ou dynamique collective de la créativité du peuple martiniquais?

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