
Avec Se défendre : une philosophie de la violence, Elsa Dorlin révèle un mécanisme au cœur de la domination coloniale : certains disposent du pouvoir de contraindre, tandis que d’autres sont privés des moyens de résister. Une réflexion qui résonne encore en Martinique, en Guadeloupe, en Guyane, à l'île de La Réunion et dans les autres "ex"colonies françaises.
Pourquoi Elsa Dorlin remonte-t-elle au Code noir de 1685 ? Parce que ce texte montre que le pouvoir ne se contente pas d’imposer sa loi. Il peut aussi organiser le désarmement de ceux qu’il domine.
L’article 15 du Code noir interdit notamment aux esclaves de porter des armes offensives ou de gros bâtons, sous peine de sanctions, sauf exceptions prévues pour la chasse par leurs maîtres.
Ce n’est pas un détail. Dans la société esclavagiste, les personnes asservies subissent la violence d’un système qui limite également leurs possibilités de s’en défendre.
La domination ne consiste pas seulement à pouvoir frapper. Elle consiste aussi à empêcher l’autre de riposter.
C’est l’un des ressorts de la réflexion d’Elsa Dorlin : la vulnérabilité peut être produite politiquement, inscrite dans le droit et entretenue par les institutions.
DÉSARMER, PUIS CRIMINALISER LA RÉSISTANCE
Le problème ne s’arrête pas aux armes. Il concerne aussi la manière dont les actes sont interprétés.
Dans un ordre fondé sur la domination, résister peut être assimilé à une menace contre l’ordre public. Celui qui impose la contrainte se présente comme garant de l’ordre ; celui qui la conteste risque d’être désigné comme perturbateur.
La question devient alors explosive : qui décide qu’un acte relève de la protection ou de l’agression ? Pourquoi certains bénéficient-ils spontanément du statut de protecteur, quand d’autres doivent justifier jusqu’à leur volonté de ne pas subir ?
Dorlin ne soutient pas que toute violence des dominés serait légitime. Elle montre que la légitimité elle-même s’inscrit dans des rapports de pouvoir.
Le pouvoir ne détermine pas seulement qui peut exercer la force. Il pèse aussi sur la manière dont cette force — et la résistance qu’elle suscite — sont jugées.
MARTINIQUE : L’HISTOIRE NE S’ARRÊTE PAS AUX COMMÉMORATIONS
En Martinique où il a été élaboré par le Comte de Blénac et Jean-Baptiste Patoulet, le Code noir appartient à une histoire concrète : celle de l’esclavage colonial, de la dépossession des libertés et des résistances qui ont traversé la société.
Mais que faisons-nous de cet héritage ?
Il ne s’agit pas de prétendre que les institutions actuelles reproduisent à l’identique l’ordre esclavagiste. Il s’agit d’utiliser cette histoire pour poser des questions précises sur le présent.
Comment les mobilisations sociales sont-elles traitées ? Les contestataires sont-ils entendus pour leurs revendications ou réduits à un problème d’ordre public ? Les personnes confrontées aux institutions disposent-elles de moyens effectifs pour faire reconnaître leurs droits ?
Ces questions exigent des faits, des enquêtes et des comparaisons rigoureuses. L’histoire coloniale ne fournit pas automatiquement les réponses, mais elle apprend à se méfier d’un ordre qui se présente comme neutre sans que ses pratiques soient examinées.
SE DÉFENDRE, C’EST AUSSI REPRENDRE LE POUVOIR D’AGIR
Dans son ouvrage, Elsa Dorlin élargit son analyse aux pratiques d’autodéfense : des résistances esclaves aux suffragistes pratiquant le ju-jitsu, jusqu’aux Black Panthers.
Ces expériences ne sont pas identiques. Elles montrent néanmoins comment des groupes exposés à la violence peuvent développer leurs propres capacités de protection et transformer la défense de soi en pratique politique.
L’autodéfense ne signifie pas que tout est permis. Elle pose une question plus fondamentale : que reste-t-il de la liberté lorsque certains dépendent entièrement d’un système de protection qui ne répond pas à leurs besoins ?
La défense de soi devient alors un enjeu d’émancipation : ne plus être seulement l’objet de la contrainte, mais pouvoir agir sur les conditions de sa propre existence.
LA QUESTION QUE LA RÉPUBLIQUE DOIT AFFRONTER
La France proclame l’égalité devant la loi. Encore faut-il que cette égalité se vérifie dans les faits.
La sécurité, la dignité et l’accès à la justice ne devraient dépendre ni de l’origine ni de la position sociale. Il faut donc examiner comment la protection est distribuée, comment les responsabilités sont établies et si chacun dispose des mêmes moyens de faire valoir ses droits.
Le Code noir rappelle ce qui se produit lorsque le droit cesse de protéger les personnes pour contribuer à maintenir leur subordination.
C’est là toute la force de la démarche d’Elsa Dorlin : déplacer le regard. Ne pas demander seulement qui a commis un acte violent, mais aussi qui dispose des moyens de se protéger, qui peut résister et qui a le pouvoir de qualifier cette résistance.
En Martinique comme ailleurs, la question demeure : qui peut se défendre sans être d’abord considéré comme une menace ?
C’est une question d’histoire. C’est une question de pouvoir. Et c’est, surtout, une question de démocratie avec ou sans le sang des maux.