
Kounta, qui t’es ?
Être descendant d’esclaves pose aujourd’hui un véritable problème de positionnement dans l’espace martiniquais.
Pas seulement dans l’espace géographique. Dans l’espace social, culturel, économique, symbolique. Dans cet espace invisible où chacun cherche encore, parfois sans le savoir, la place qui lui a été assignée, celle qu’il a conquise, celle qu’il refuse ou celle qu’il n’ose même pas revendiquer.
Kounta, qui t’es ?
La question paraît simple. Elle ne l’est pas.
Car lorsque l’histoire a arraché un peuple à son territoire d’origine, lui a confisqué son nom, sa langue, sa filiation et une partie de sa mémoire, la reconstruction identitaire ne peut pas être linéaire. Elle devient une quête. Et parfois une errance.
L’esclavage n’a pas seulement produit des corps déplacés. Il a produit une rupture dans la transmission.
On peut transmettre un prénom. Une recette. Une musique. Une couleur. Une façon de parler. Mais comment transmettre une histoire lorsque celle-ci a été volontairement brouillée, fragmentée, effacée ou réduite à la condition de propriété ?
Le descendant arrive donc dans un monde qui est à la fois le sien et celui qui lui rappelle qu’il ne l’a jamais totalement possédé.
C’est là que commence le malaise.
La Martinique est son « pays ». Son oignon pays. Pire…son pays oignon. Mais son histoire lui rappelle qu’elle fut aussi une plantation. Il y est chez lui, mais les paysages portent encore les traces d’une organisation sociale conçue pour produire, contrôler et hiérarchiser.
La terre est familière. La mémoire, elle, demeure étrangère.
Alors l’errance devient mentale.Entre traite née gruyère et senteur emmental d’un amant aimant.
Elle peut prendre la forme d’une fascination pour ailleurs. D’un rejet de soi. D’une idéalisation de l’Afrique parfois réduite à un continent imaginaire. D’une identification à la France vécue comme promesse d’intégration. Ou, inversement, d’une volonté de retrouver une identité africaine dont les contours historiques ont été volontairement rendus flous.
Et entre ces différents pôles, le Martiniquais peut avoir le sentiment d’habiter plusieurs mondes sans parvenir à s’installer complètement dans aucun.
C’est peut-être là que naît cette forme de schizophrénie collective — non pas une maladie au sens clinique, mais une contradiction identitaire profonde.
Être français et se demander constamment ce que signifie être Martiniquais.
Être caribéen sans toujours se penser comme tel. Sans être accepter comme tel. Tjip.
Être descendant d’Africains sans connaître précisément de quelle Afrique viennent ses ancêtres.
Être héritier d’une histoire française tout en portant la mémoire d’un système colonial français. Avec l’âme des amnésies qui vont avec.
Aimer profondément cette terre tout en sachant que sa structuration historique repose sur une violence dont les conséquences n’ont pas totalement disparu.
Et surtout : comment construire une identité lorsque l’on hérite à la fois de la victime, du colonisé, du citoyen français, du créole, du Caribéen et parfois, dans la mémoire familiale, de plusieurs positions contradictoires dans cette histoire ?
Le piège serait alors de chercher une identité « pure ».
Elle n’existe probablement pas.
La Martinique est précisément le produit d’un immense mélange historique : Afrique, Europe, Caraïbe, Inde, Chine, Levant, Amériques. Mais ce mélange n’a pas été fabriqué dans des conditions d’égalité. Hélas. Il est né de la violence crasse, de la domination, de la migration forcée, de l’engagisme, de la colonisation et des résistances.
Reconnaître cela ne signifie pas vivre éternellement dans le passé.
Au contraire.
Il faut peut-être enfin accepter de regarder cette histoire sans chercher immédiatement à la rendre confortable.
Parce qu’une société qui ne sait pas d’où elle vient finit par chercher son identité dans le regard des autres.
Et c’est peut-être cela, le véritable problème de positionnement.
Nous cherchons encore parfois à savoir qui nous sommes à travers celui qui nous a historiquement regardés.
Le Blanc nous regarde : sommes-nous suffisamment français ?
L’Afrique nous regarde : sommes-nous suffisamment africains ?
La France nous regarde : sommes-nous suffisamment républicains ?
La Caraïbe nous regarde : sommes-nous suffisamment caribéens ?
Et pendant ce temps, une question essentielle demeure suspendue :
Et nous, comment nous regardons-nous nous-mêmes ?
Kounta n’est peut-être pas seulement celui qui demande « qui suis-je ? ».
Kounta est celui qui comprend progressivement que son identité ne sera jamais retrouvée comme un objet perdu.
Elle devra être reconstruite.
Avec les fragments.
Avec les silences.
Avec les blessures.
Avec les héritages contradictoires.
Avec la langue créole.
Avec les noms de familles.
Avec les cimetières.
Avec les habitations.
Avec les révoltes sans volt.
Avec les récentes révolutions sucrées.
Avec les révolutions aux R minuscules.
Avec les résistances pas intenses qu’on tanse.
Avec les histoires racontées par les grands-mères Hortense
Avec celles que personne n’a jamais racontées.
Et peut-être surtout avec la capacité de dire enfin :
Je n’ai pas besoin de choisir entre plusieurs morceaux de moi-même pour avoir le droit d’exister.
La véritable sortie de l’errance ne serait donc pas de retrouver une identité originelle fantasmée.
Elle serait de devenir suffisamment libre pour construire une identité qui assume toute sa complexité.
Kounta, qui t’es ?
Peut-être simplement quelqu’un qui commence enfin à comprendre qu’avant de chercher une place dans l’espace, il faut reprendre possession de son histoire.
Et que reprendre possession de son histoire, ce n’est pas devenir prisonnier du passé.
C’est enfin cesser de lui appartenir.
– Kounta qui t’es ?
– Je suis celui qui signe ce texte. Et toi qui t’es toi ? Taire. Terre. T’erres ?
