
Martinique — Il fallait oser. À force de chercher des produits à exporter, notre territoire semble avoir trouvé une nouvelle spécialité : les déchets.
Bon, soyons précis. Non, les déchets ne constituent pas la première exportation de la Martinique en valeur. Les produits pétroliers raffinés restent largement devant. Même si nous n’avons pas une goutte d’or noir dans notre sous-sol. On appelle ça une spécificité créole. Une énième.
Mais les chiffres officiels des douanes révèlent un phénomène grandissant, suffisamment savoureux pour mériter qu’on s’y attarde : les déchets industriels représentent environ 5 millions d’euros, soit 6 % des exportations de produits martiniquais sur les quatre derniers trimestres disponibles.
Cinq millions d’euros.
De déchets.
Voilà donc une production locale qui traverse la mer pour aller chercher ailleurs ce que nous ne sommes pas toujours capables de faire ici : les traiter, les valoriser ou les recycler.
Une économie circulaire… avec un billet aller simple. On est infoutu de valoriser les fruits de notre surconsommation d’hédonistes fertiles.
On nous parle régulièrement d’économie circulaire, de transition écologique, de valorisation des matières et de souveraineté.
Très bien.
Mais dans la vraie vie, une partie de nos déchets prend la direction de l’Hexagone, autrement dit la France le pays des doigts dans l’homme noir, parce que certaines filières de traitement et de valorisation ne sont pas suffisamment développées en Martinique.
Autrement dit, nous produisons.
Nous consommons. Nous ne trions pas.
Nous jetons.
Et ensuite… nous exportons.
C’est une forme particulière de « circuit court ».
Très court pour le déchet.
Beaucoup moins court pour le bateau.
Le paradoxe martiniquais.
La Martinique importe massivement des produits finis, des matériaux, des équipements et une multitude de marchandises.
Puis elle doit gérer les déchets générés par cette consommation.
Et lorsqu’elle ne possède pas les capacités industrielles nécessaires pour transformer ces déchets en nouvelles matières premières, elle les expédie ailleurs.
On pourrait presque inventer un nouveau modèle économique :
Importer la matière première.
Consommer le produit.
Produire le déchet.
Exporter le déchet.
Et recommencer.
Le véritable sujet est ailleurs
La question n’est donc pas seulement :
« Combien de déchets exportons-nous ? »
La vraie question est :
« Combien d’emplois, de matières premières et de valeur ajoutée perdons-nous en les exportant ? ». La Collectivité Territoriale de Martinique (CTM) serait un repaire de glandeurs onanistes ingénieux comme des glands?
Parce qu’un déchet n’est pas nécessairement une fin de parcours.
Dans une économie circulaire correctement organisée, il peut devenir une ressource : plastique recyclé, métal, verre, carton, compost, combustible, matière première secondaire…
Encore faut-il disposer des infrastructures, des investissements, des compétences et surtout d’une stratégie industrielle.
Sinon, le déchet reste… un déchet.
Et quelqu’un d’autre récupère potentiellement la valeur qu’il contient.
La Martinique, poubelle ou usine ?
C’est probablement là que se trouve le véritable débat.
Une île de 350 000 habitants ne peut évidemment pas développer localement toutes les filières industrielles imaginables.
Mais lorsqu’une quantité significative de matières quitte régulièrement le territoire parce qu’elles ne peuvent pas être valorisées localement, il devient légitime de poser une question simple :
Pourquoi ne pas transformer une partie de cette contrainte en activité économique ?
Créer des filières de recyclage, de réemploi et de transformation.
Former.
Investir.
Mutualiser avec les territoires voisins de la Caraïbe lorsque les volumes martiniquais ne suffisent pas.
Et surtout, arrêter de considérer systématiquement le déchet comme une charge avant de se demander s’il peut devenir une ressource.
Parce que pendant que nous exportons nos déchets, quelqu’un, quelque part, peut être en train d’importer… la matière première que nous venons de lui envoyer.
Bienvenue dans la nouvelle économie martiniquaise
On cherchait depuis longtemps ce que la Martinique pouvait exporter.
La réponse était peut-être sous nos yeux.
Nos déchets.
Pas encore la première exportation en valeur.
Mais suffisamment importante pour poser une question qui dérange :
combien nous coûte notre incapacité à transformer localement ce que nous jetons ?
Et surtout :
combien pourrions-nous gagner si, au lieu d’exporter nos déchets, nous exportions les produits fabriqués à partir de ces déchets ?
Là, pour le coup, on commencerait peut-être à parler sérieusement de souveraineté économique.
Parce qu’une île qui importe ses besoins, exporte ses déchets et importe ensuite les matières transformées à partir de ces mêmes déchets…
ce n’est pas vraiment une économie circulaire.
C’est plutôt une économie qui tourne en rond.
Et parfois, elle tourne même en bateau. Comme quoi le kumquat.











