« Parce qu’avant que cessent les larmes, encore faut-il regarder le conflit et ses enjeux en face ! »

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Intervention de la politologue Silyane # Larcher à la conférence d’A. #Mabanckou à l’invitation de l’association « Tous créoles ! » en Martinique

Bonjour à tous, bonjour à Alain #Mabanckou,

Je tiens tout d’abord à dire que mon intervention ne s’adresse pas à Alain Mabanckou dont je ne connais que le roman Black Bazar et pour qui j’ai le plus grand respect. Je voudrais par mon intervention faire plutôt entendre une analyse sur l’invitation faite aux Martiniquais ce matin par l’association « Tous Créoles ! ».

[N.D.A: J’ignorais lors de cette prise de parole que le titre de la conférence « Pour en finir avec le sanglot de l’homme noir » n’était pas le fait de l’association, mais d’A. Mabanckou lui-même. Lors de la discussion qui a suivi mon intervention, j’ai reconnu ma méprise et l’ai informé du fait que cette proposition faisait ricochet en revanche avec des problématiques sociétales martiniquaises au sujet desquelles il lui manquait des éléments. Je lui ai dit par ailleurs mon accord sur le fond avec une bonne part de ses analyses concernant les Africains francophones issus des migrations postcoloniales et la question d’une « communauté noire » en France aujourd’hui. ]

Quel est le sens de la proposition d’« en finir avec le sanglot de l’homme noir » faite par une association comme « Tous Créoles ! », dans le contexte de la Martinique ?

Faire oeuvre d’une forme de « thérapeutique politique », après la proposition de « résilience » à travers la précédente invitation de Boris Cyrulnik, il y a deux ans… Manière par là de gommer la conflictualité sur laquelle s’est fondée la société martiniquaise. Car le problème de fond est là : comment peut-on inviter à dépasser un conflit quand on n’a même pas discuté dans la concertation des termes du conflit qu’il s’agit de dépasser ? De ses enjeux ? Puisque derrière la belle unité cosmétique d’un « tous créoles », il y a une injonction à faire la paix !… Faire la paix au sujet du passé, de l’esclavage, de la plainte au sujet du pouvoir soi-disant imaginaire d’une minorité dominante….

Je suis venue dire ici, en tant que politologue et philosophe, que cette injonction est politique. Elle est politique précisément dans son oeuvre de dépolitisation de l’espace social martiniquais, c’est-à-dire d’un travail symbolique visant à en faire un espace « a-critique » derrière le masque de la sage invitation à la réflexion et au dialogue… L’action de cette association est une stratégie politique au sens le plus fort du terme en ce qu’elle vise à pulvériser de l’espace public, notamment sur le plan discursif, tout ce qui a trait à la conflictualité structurelle de la société martiniquaise. Conflictualité née du fait fondateur de cette société, l’esclavage colonial de plantation, et de son legs maintenant séculaire d’inégalités sociales, d’inégalité de redistribution du capital au sens non seulement économique et financier, mais aussi culturel et social, voire symbolique…

Or il n’y a pas de sociétés sans conflits… Et dépasser le conflit, c’est l’affronter, le prendre à bras le corps, c’est-à-dire entrer dedans !… Il y a une phrase d’un philosophe français que j’aime beaucoup, Jacques Rancière, qui dit qu’il y a du politique lorsque « l’ordre naturel des possédants est interrompu par une liberté qui vient actualiser l’égalité dernière sur laquelle repose tout ordre social. » (La mésentente, p. 37).

Par mon intervention, je suis venue dire que précisément des Martiniquais viendront remettre du politique dans le jeu (et non pas de la politique au sens partisan ou politicien du terme qui, au passage, n’est qu’une affaire de plate gestion administrative de l’ordre des choses par des élus locaux, sans véritable pouvoir dans le fond…) en exprimant, pour paraphraser Rancière, cette liberté qu’autorise l’égalité dernière sur laquelle repose l’ordre social martiniquais.
Si vous avez pu trouver pour constituer cette association des Martiniquais désireux de se définir en agents du refoulement – pour rester dans le vocabulaire clinique et psychopathologique que VOUS avez décidé d’imposer pour votre analyse de la société martiniquaise –, sachez que vous trouverez devant vous des Martiniquais, et notamment des intellectuels (qui n’ont pas encore posé genou à terre et n’ont pas vendu leur âme au plus offrant…), pour non seulement dire STOP, halte à la supercherie !, mais aussi pour vous dire qu’ils refuseront d’être les moutons d’un troupeau paisible et défendront mordicus dans la société martiniquaise un espace ouvert de conflictualité… Autrement dit qui refuseront la pacification molle et abrutissante que vous nous proposez. Par un tel refus, des Martiniquais vous opposeront leur lutte pour la JUSTICE SOCIALE !… Qui n’a rien à voir avec le maquillage symbolique par lequel vous entendez nous manipuler…

Silyane LARCHER
Politologue, philosophe de formation
Chercheure associée à l’IIAC-CNRS de l’EHESS (équipe TRAM)

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