J’ai rêvé d’une Martinique plus forte.

J’ai rêvé d’une Martinique dirigée par des élus majoritairement jeunes. Des femmes. Des hommes. Des visages encore capables de rougir quand ils mentent. Des responsables publics ayant, pour beaucoup, des enfants en bas âge. Des enfants à protéger. À éduquer. À nourrir. À soigner. À faire rêver.
Car lorsqu’on a un bébé dans les bras, on ne regarde plus un budget comme un simple tableau Excel. On regarde l’avenir. Le vrai. Celui qui pleure à 3 heures du matin. Celui qui va à l’école avec un cartable plus lourd que les promesses électorales. Celui qui demande pourquoi la mer est belle mais les trottoirs cassés. Pourquoi tant de soleil, mais si peu de vision.
Dans mon rêve, ces élus-là n’étaient pas parfaits. Non. Mais ils avaient une qualité devenue presque exotique sous nos latitudes administratives : ils pensaient à demain.
Ils ne géraient pas la Martinique comme un vieux stock politique à liquider avant fermeture définitive. Ils ne se comportaient pas comme des propriétaires temporaires de fauteuils rembourrés. Ils gouvernaient avec une obsession simple : laisser à leurs enfants — et aux nôtres — un pays plus solide que celui qu’ils ont trouvé.
Dans mon rêve, l’école n’était plus un parking à jeunesse. Elle redevenait une fabrique d’intelligence, de dignité, d’audace. On y apprenait à lire, à compter, à écrire, bien sûr. Mais aussi à entreprendre, à créer, à débattre sans se détester, à aimer ce pays sans être condamné à l’exil pour réussir.
Dans mon rêve, la politique n’était plus une maison de retraite pour ambitions fatiguées.
On y voyait des élus capables de parler de numérique sans croire que le wifi est une maladie. Des élus capables de parler écologie sans transformer chaque arbre en décor de conférence. Des élus capables de comprendre qu’un territoire insulaire ne peut pas continuer à importer sa nourriture, exporter ses cerveaux et ensuite s’étonner d’être fragile.
J’ai rêvé d’une Martinique où l’on construisait des crèches autant que des discours. Où l’on réparait les écoles plus vite que les réputations. Où l’on investissait dans la culture non pas comme une animation de week-end, mais comme une colonne vertébrale. Où l’on protégeait la jeunesse de la violence, de la drogue, de l’errance, non pas avec des slogans, mais avec des actes, des moyens et du courage.
Dans mon rêve, les élus avaient compris une chose essentielle : un pays qui n’aide pas ses enfants prépare sa propre faillite morale.
Alors ils soutenaient les parents. Ils respectaient les enseignants. Ils écoutaient les soignants. Ils aidaient les associations. Ils valorisaient les agriculteurs. Ils donnaient envie aux jeunes diplômés de rester. Ils rendaient même l’idée de service public à nouveau fréquentable. Oui. J’ai osé rêver jusque-là.
Et puis, dans ce rêve martiniquais presque insolent, on cessait de confondre expérience et usure.
Parce qu’à force de nous vendre la sagesse des anciens, certains ont surtout fini par nous imposer la répétition des mêmes recettes, des mêmes visages, des mêmes échecs emballés dans le papier cadeau de la continuité. Or un pays ne se renouvelle pas avec des photocopies.
Une Martinique forte n’est pas une Martinique qui parle fort. C’est une Martinique qui tient debout. Une Martinique qui protège ses plus fragiles. Une Martinique qui donne un horizon à ses enfants. Une Martinique qui comprend qu’élever un peuple vaut mieux que l’endormir.
Oui, j’ai fait ce rêve.
Le rêve d’une île où les responsabilités publiques seraient portées par des femmes et des hommes qui savent ce que signifie préparer un biberon, payer une cantine, rassurer un enfant malade, chercher une école correcte, imaginer un avenir respirable. Des gens qui n’ont pas seulement un mandat à conserver, mais un monde à transmettre.
Et au réveil, une question demeurait.
Simple. Brutale. Presque gênante.
Sommes-nous encore capables, en Martinique, de choisir l’avenir plutôt que l’habitude ?