Bielle-Île-en-Mer, Marie-Galante et ses «cultivateurs »
« Belle-Île-en-Mer, Marie-Galante… » 🎶🎶🎶
En parcourant le site de la distillerie Bielle, c’est pourtant une autre mélodie qui a retenu notre attention.
Dans la rubrique consacrée à son histoire, on peut lire qu’en 1769, Jean-Pierre Bielle, officier de santé, possède une caféière à Marie-Galante, où il vit avec sa Valentine et ses 4 enfants…
Jusque-là, rien à redire.
Puis vient cette phrase « La propriété emploie 32 cultivateurs. »
Cette formulation est-elle vraiment adaptée pour raconter l’histoire d’une habitation coloniale du 18ème siècle ?
Ne passe-t-elle pas sous silence une réalité essentielle : en 1769, Marie-Galante est une colonie française où l’esclavage est pleinement en vigueur. Le Code noir régit les colonies françaises d’Amérique et l’économie de l’île repose sur le travail d’êtres humains réduits en esclavage, affectés aux cultures de café, de coton, d’indigo puis de canne à sucre.
Les travaux historiques montrent qu’au 18ème siècle, la population de Marie-Galante est très majoritairement composée de personnes réduites en esclavage. À la veille de la Révolution française, l’île compte près de 10 000 esclaves, contre seulement quelques centaines de Blancs et de libres de couleur. Cette réalité démographique rappelle sur quel système reposait alors l’économie locale.
Dès lors, une question se pose. Qui étaient ces 32 « cultivateurs » ?
D’un point de vue sémantique, le terme n’est pas faux. Ces hommes et ces femmes cultivaient effectivement la terre.
Mais pour le lecteur de 2026, le mot évoque spontanément des ouvriers agricoles, des salariés ou des exploitants. Pour les plus naïfs, il pourrait même laisser penser que les plantations fonctionnaient grâce à de sympathiques contrats de travail saisonniers.
Or, en 1769, pour les personnes réduites en esclavage, il n’existe ni contrat de travail, ni salaire, ni liberté de choisir son employeur.
Écrire qu’une propriété « emploie 32 cultivateurs » sans rappeler le contexte esclavagiste peut donner l’impression d’une relation de travail ordinaire, alors qu’il s’agit très vraisemblablement d’une habitation reposant sur le travail forcé.
Soyons clairs : il ne s’agit pas de faire le procès de la famille Bielle plus de deux siècles après les faits. La question est ailleurs : elle concerne notre manière de raconter l’histoire.
Au lieu de « La propriété emploie 32 cultivateurs. » pourquoi ne pas écrire, par exemple : « En 1769, la caféière repose sur le travail d’une main-d’œuvre constituée de personnes réduites en esclavage, affectées aux cultures. » ?
Ou, mieux encore, identifier à travers les archives notariales ces 32 personnes ?
Car derrière ces « 32 cultivateurs », il y avait avant tout 32 vies. Des hommes, des femmes, peut-être des enfants, dont nous ne connaîtrons jamais le visage.
L’histoire des habitations antillaises ne se résume pas à leurs propriétaires. Elle appartient aussi, et peut-être surtout, à celles et ceux qui les ont fait vivre, sans jamais avoir choisi d’y travailler.
Alors ne faisons pas dans la pudeur lexicale, ni dans l’édulcorant. Les mots comptent, surtout lorsqu’ils racontent notre mémoire.
PS : Ci-dessous, le panneau historique que lisent les visiteurs entre deux gorgées de rhum.

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