Sur ma photo de classe de CE1, je suis debout, fier comme un paon, avec un superbe pansement sur la pommette. Blessure de guerre. Deux sbires m’avaient maintenu pendant que le caïd de la cour de récré m’assénait un coup avec une pièce en métal. Avec le recul, ça aurait pu très mal se terminer. Ce qu’on ne voit pas sur la photo, c’est l’énorme bosse en haut du front, cachée par mes cheveux frisés. Celle-là, c’était ma riposte.
Le caïd, je l’avais choppé dans les toilettes, en tête-à-tête quoi, et lui avais mis un monumental coup de boule. Je revois encore son regard stupéfait, étalé par terre. Comment ce petit maigrichon avait pu le mettre KO. La honte. Ce fut mon premier et dernier coup de boule.
Ce jour-là, nous avons appris la même chose, lui et moi : il y a des limites qu’on ne peut pas dépasser. Il n’y eut aucune représailles, mais une forme de respect. J’étais devenu le gringalet basané qui avait résisté à la terreur de la cour de récré.
Pourquoi est-ce que je vous raconte cette histoire ?
Parce que Trump me rappelle ce petit caïd. À longueur de journée, j’entends des analystes informés et ayant un avis sur tout nous expliquer la stratégie de Trump, ses objectifs, ses coups de billard à trois bandes. Certains le disent fou, d’autres fin stratège. Quand autant de personnes se contredisent et se trompent systématiquement, il faut peut-être accepter la conclusion la plus simple : il n’y a rien à comprendre.
Il n’y a chez Trump ni doctrine, ni vision du monde cohérente, ni plan à long terme. Il y a une psychologie. Une pulsion. Un rapport primaire au pouvoir. Son moteur n’est pas l’intérêt national rationnel, mais l’ego, la domination immédiate et l’incapacité totale à tolérer la résistance. Trump ne supporte pas qu’on lui dise non. Il ne négocie pas, il teste. Il n’anticipe pas, il avance jusqu’à rencontrer un mur. Bref : un caïd de cour de récré.
Le Groenland s’inscrit parfaitement dans cette logique.
Ce n’est ni une opération stratégique brillante, ni une vision géopolitique de long terme. C’est un trophée. Un symbole. Une envie. Probablement soufflée par l’un de ses nombreux conseillers intéressés. Car oui, le Groenland est potentiellement riche, notamment en terres rares. Mais croire que Trump agit sur la base d’une analyse fine relève de la fable. Un homme qui demandait sérieusement s’il était possible d’injecter de la javel aux malades du Covid ne raisonne pas en termes de métaux critiques et de chaines d’approvisionnement mondiales.
Ce qui lui a été vendu par l’un de ses « conseillers », ce n’est pas une ressource stratégique, mais une image de grandeur. Une acquisition spectaculaire. Une ligne de plus dans le récit narcissique de sa toute-puissance. Peu importe que les habitants refusent. Peu importe le droit international. Peu importe les alliances. Ce qui compte, c’est lui. Et il n’imagine même pas qu’on puisse s’opposer à sa volonté.
Comme dans une cour de récré, ce n’est jamais la première provocation qui compte, mais l’absence de réponse. Et comme tout enfant gâté qui ne connaît pas de limite, il se roulera par terre, criera plus fort, fera un esclandre, tant qu’on ne lui donnera pas son joujou. Pas parce qu’il en a besoin, mais parce qu’il ne supporte pas qu’on le lui refuse.
Et après ?
Il n’y a pas d’après ou plutôt si : une escalade permanente, tant qu’aucune limite n’est posée.
Trump est dangereux parce que personne ne lui résiste, et plus encore parce qu’il est entouré d’une cohorte de courtisans qui transforment ses pulsions en « idées » et lui soufflent les pires absurdités. Il y a, objectivement, de quoi être inquiet. Ce n’est jamais le tyran seul qui fait le plus de dégâts, mais l’écosystème qui l’encourage.
Bwablan






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