
Il est des discours qui trahissent plus qu’ils ne révèlent — et celui-là ne prend même pas la peine de se dissimuler. Quand la sénatrice Catherine Conconne vilipende publiquement les bénéficiaires du RSA, le glissement est si maladroit qu’il en devient révélateur : révélateur d’une pensée qui a perdu le fil de ses propres valeurs.
S’attaquer aux conséquences, jamais aux causes
Le chômage en Martinique n’est pas un choix de vie. Il est le produit d’un système économique structurellement défaillant, d’une dépendance historique entretenue, d’un tissu productif insuffisant et d’un coût de la vie qui étouffe toute initiative populaire. Désigner les allocataires du RSA comme des tricheurs, c’est confondre délibérément la victime et le coupable.
Ce faisant, Mme Conconne emprunte un argumentaire que l’on entend habituellement à droite notamment du côté de Frégate et du Cap-Est : les plus démunis seraient responsables des difficultés budgétaires de la CTM.
Les plus précaires de nos concitoyens seraient en somme ceux qui contribuent à couler les finances publiques — non par leurs privilèges, mais par leur pauvreté. Le raisonnement est non seulement faux, il est moralement indécent.
On attendrait d’une élue de cette expérience une analyse à la hauteur des enjeux. Un regard sur les politiques d’insertion réellement financées, sur les formations accessibles, sur les bassins d’emploi disponibles. On attendrait qu’elle interroge le système, pas qu’elle fustige ceux qu’il a broyés. Hélas.

Mais qui sont les vrais responsables ?
La question mérite d’être posée franchement : si la Martinique se trouve dans cette situation, à qui en revient la responsabilité première ?
Nos élus — toutes tendances confondues — ont trop souvent privilégié la conservation de leur mandat à l’audace des solutions. Cumuler les commissions, multiplier les appartenances institutionnelles, soigner les réseaux : voilà ce qui occupe une grande part de l’énergie politique locale.
Pendant ce temps, les vrais chantiers — l’emploi, la formation, la diversification économique — attendent.
Il y a plus grave encore. La Martinique souffre d’une fuite des cerveaux chronique. Nos jeunes les plus formés, les plus ambitieux, partent. Et ceux qui restent ou qui reviennent se heurtent à des systèmes de cooptation qui favorisent la loyauté sur la compétence. On ne choisit pas toujours nos élus parmi les plus aptes à penser, à innover, à bâtir. On les choisit parfois parmi les plus habiles à survivre dans un système politique qui récompense la fidélité plus que la vision.
Alors quand une sénatrice s’en prend aux bénéficiaires du RSA, on est en droit de se demander : cette indignation ne serait-elle pas plus confortable que l’autocritique ?
Être élu, est-ce un métier ?
La question peut sembler provocatrice. Elle est pourtant au cœur du malaise que suscite ce type de discours.
Juridiquement, un mandat électif n’est pas un emploi. L’élu ne signe pas de contrat de travail, ne cotise pas au chômage, n’a pas à justifier de diplômes ni de compétences particulières. Il perçoit des indemnités, pas un salaire. Il n’a pas d’employeur — sinon, en théorie, ses électeurs.
Mais dans les faits, pour beaucoup, le mandat est devenu une profession de substitution. Avec ses revenus réguliers, ses avantages, ses retraites bonifiées, ses cumuls d’indemnités de toutes sortes. Une trajectoire que l’on peut parcourir sans jamais avoir exercé de métier stable, sans diplôme reconnu, sans bilan professionnel vérifiable.
Catherine Conconne en est une illustration saisissante. Mise sur les rails politiques en 2001 par Serge Letchimy, fraîchement élu maire de Fort-de-France, elle enchaîne depuis lors les mandats : conseillère municipale, régionale, députée, sénatrice. Vingt-cinq ans de vie publique. Entre-temps, les entreprises qu’elle a tenté de mener n’ont pas résisté — boutique de chaussures, loyers impayés, société de transport maritime portée par son compagnon aujourd’hui disparu. Des expériences douloureuses, certes, mais qui disent quelque chose de ce rapport au monde économique réel que vivent quotidiennement les Martiniquais qu’elle prétend aujourd’hui juger.
Car voilà le paradoxe insupportable : celle qui n’a jamais vraiment connu la précarité du marché du travail, qui a vécu l’essentiel de sa vie adulte sous la protection du mandat électif, se permet de moraliser sur l’effort, le travail et la responsabilité individuelle. Ses indemnités, elles, ne sont pas soumises aux aléas du marché. Elles ne dépendent pas d’un employeur susceptible de fermer boutique. Elles sont, en un mot, bien plus sécurisées que le RSA qu’elle pourfend.
Le comble de l’ironie ? Ces indemnités sont, elles aussi, financées par l’argent public. Par les contribuables martiniquais. Y compris, peut-être, par ceux qu’elle accuse de trop en profiter.
Paul Kisusky
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