
Ce rapport de la Chambre Régionale des Comptes (CRC) ne dit pas que la Collectivité Territoriale de Martinique est en faillite.
En revanche, il dresse en 109 pages brûlantes, un constat beaucoup plus sévère qu’une simple difficulté passagère : la situation financière est qualifiée de critique, avec un autofinancement insuffisant, une dette en forte progression, des retards de paiement considérables et des faiblesses persistantes dans la qualité comptable.
- La dette : +233 millions d’euros en quatre ans
Entre 2021 et 2025, l’encours de dette passe de 744,4 M€ à 977,1 M€, soit environ +31 %.
Et le rapport prévoit que le milliard pourrait être franchi en 2026, notamment en raison du recours prévu à 165 M€ d’emprunts auprès de l’AFD.
Rapport n°23.pdf
Autrement dit :
La CTM emprunte pour continuer à investir parce que ses ressources propres ne suffisent plus à financer son niveau d’investissement.
C’est probablement l’un des points les plus importants du rapport. - L’autofinancement : le véritable problème
La Chambre considère que la capacité d’autofinancement s’est fortement dégradée.
Après les retraitements opérés par la CRC, la CAF nette devient structurellement négative à partir de 2022, passant jusqu’à -87,6 M€ en 2024.
C’est beaucoup plus inquiétant qu’un simple problème de dette.
Pourquoi ?
Parce qu’une collectivité peut avoir une dette importante tout en restant capable de dégager suffisamment d’épargne pour la rembourser.
Ici, le problème est différent :
les dépenses courantes absorbent progressivement la capacité de la CTM à financer ses propres investissements. - 131 jours pour payer les factures
Voilà un chiffre particulièrement parlant.
Le délai global de paiement serait passé de :
65 jours en 2021 → 131 jours en 2025.
La réglementation prévoit normalement un délai de 30 jours.
On n’est donc plus dans un simple retard administratif ponctuel.
La CTM paie en moyenne plus de quatre fois plus tard que le délai réglementaire.
C’est un indicateur particulièrement révélateur de la tension financière et administrative. - Une trésorerie qui peut donner une fausse impression
La trésorerie nette atteignait 101,6 M€ fin 2024.
Vu de loin, le chiffre peut sembler rassurant.
Mais la CRC explique que cette trésorerie ne doit pas masquer les difficultés structurelles de la collectivité.
C’est une nuance importante :
avoir de l’argent en caisse à un instant T ne signifie pas que la collectivité dispose d’une capacité durable à financer ses politiques publiques. - L’investissement : toujours plus ambitieux que les capacités financières
La CTM a dépensé en moyenne environ 258 M€ par an en investissement sur la période étudiée.
Mais son besoin annuel de financement tournait autour de 109 M€.
Faute d’autofinancement suffisant, elle a donc recours à l’emprunt.
Et le problème risque de continuer puisque 337 M€ d’investissements étaient prévus pour 2026, hors remboursement de la dette.
La CRC estime qu’un niveau historiquement soutenable serait plutôt proche de 234 M€ par an.
Cela signifie que la CTM veut investir beaucoup plus que ce que ses équilibres financiers historiques permettent. - Et pendant ce temps, les dépenses de fonctionnement augmentent. Ce qui est grandement inquiétant. Ça sent fort le bokit hareng-saur.
Le rapport relève une progression des dépenses de fonctionnement proche de 12 %.
Autre chiffre particulièrement sensible : les allocations de solidarité restant à la charge de la CTM et insuffisamment compensées auraient représenté 70 M€ en 2024.
C’est là que le débat devient politique.
La CTM supporte des dépenses sociales importantes, mais elle ne dispose pas nécessairement des recettes correspondantes. - Le paradoxe du « plan d’économies »
La CTM affirme avoir engagé un important programme d’optimisation.
Au 30 juin 2026, elle annonce près de 75 M€ d’actions d’optimisation, avec un impact structurel estimé à 26,4 M€.
Elle annonce également un objectif de 38,1 M€ d’amélioration structurelle de la CAF et une cible de 55 M€ par an.
Mais la CRC pointe un paradoxe : les projections 2026-2028 montrent encore des dépenses de fonctionnement qui progressent plus rapidement que les recettes.
C’est probablement l’une des questions centrales à poser :
Comment peut-on parler de redressement durable si, dans les projections elles-mêmes, les dépenses continuent de courir plus vite que les recettes ? - La comptabilité : l’autre dossier explosif
Le problème n’est pas seulement financier.
La CRC relève la persistance de faiblesses dans la fiabilité comptable, alors que certaines avaient déjà été signalées lors du précédent contrôle.
L’indicateur de qualité comptable de la DRFiP était notamment de 50/100 en 2023, contre 54,5 en 2022.
La CTM a engagé un plan pluriannuel destiné notamment à améliorer :
l’inventaire du patrimoine ;
les amortissements ;
les provisions ;
les écritures liées aux subventions d’investissement ;
le suivi des engagements.
La Chambre considère par ailleurs que 8 recommandations de son précédent contrôle doivent encore être réitérées.
Autrement dit :
certaines alertes du passé sont toujours présentes. - La dette CAF : encore une facture à digérer
Au 31 décembre 2024, la CTM reconnaissait une dette envers la CAF de 183,2 M€.
La collectivité estimait cependant avoir déjà comptabilisé 122,5 M€ au titre de 2024.
Restait donc, selon son analyse, environ 60,7 M€ à intégrer comme charge supplémentaire.
Un étalement sur quatre ans était envisagé, soit environ 15,17 M€ par an entre 2026 et 2029.
La CTM met notamment en avant les conséquences du cyberattaque de 2023 sur le traitement des prestations. - Et surtout : la dette coûte désormais plus cher pour être moins lourde à court terme.
En décembre 2025, l’AFD a restructuré 16 prêts, représentant environ 303,8 M€ de dette résiduelle.
La restructuration permet de diminuer les annuités de capital sur les dix prochaines années.
Mais elle a un prix :
54,5 M€ de coûts financiers supplémentaires.
Les annuités totales passent ainsi d’environ 348,8 M€ à 403,3 M€ sur la durée concernée.
C’est le genre de chiffre qui mérite d’être expliqué au citoyen :
on desserre l’étau aujourd’hui, mais on paie davantage demain.


Et le vrai sujet politique
Le rapport raconte finalement une histoire assez simple.
La CTM veut continuer à investir massivement.
Mais :
ses recettes ne progressent pas suffisamment ;
ses dépenses augmentent ;
son autofinancement se dégrade ;
ses délais de paiement explosent ;
sa dette approche puis dépasse le milliard ;
et la Chambre continue de relever des problèmes comptables.
La collectivité a bien engagé un plan de redressement. Il serait donc faux de dire qu’elle ne fait rien.
Mais il serait tout aussi réducteur de présenter la situation comme déjà réglée.
Sondage :
Serge Letchimy doit-il DÉMISSIONNER ?https://whatsapp.com/channel/0029Vakcv0o3GJOtdugO8P1R/1946











