
-Sais tu qu’il y a eu des martiniquais qui travaillaient ici pour la CIA?
-asé di bétiz
-ba mwen espliké’w sa…mwen ka chèché an manyè klè é mwen ké ba wou’y.
Trump pa di ayen ki nouvo, i pa ni lapot dèyè épisétout.
« Lorsqu’on regarde les documents américains de l’époque, on voit quelque chose de plus précis que la simple idée d’une « anomalie française » : Washington considère la Martinique comme un territoire français qu’il faut surveiller, mais surtout comme un élément stratégique d’un espace caribéen que les États-Unis veulent empêcher de basculer dans une influence hostile.
- 1945 : la Martinique reste d’abord un objet stratégique
Le point de départ est la Seconde Guerre mondiale. Les Américains avaient découvert très concrètement la valeur militaire de Fort-de-France.
La baie est immense, profonde et très protégée. La marine américaine la considérait comme susceptible de devenir une sorte de « Gibraltar de la Caraïbe ». En 1940-1942, Washington craignait surtout qu’elle tombe sous contrôle allemand ou vichyste et puisse être utilisée par une puissance ennemie.
C’est important parce que cela crée une perception américaine durable :
Martinique = position française, mais position stratégique américaine potentielle.
Les États-Unis n’ont donc pas attendu la guerre froide pour s’intéresser à l’île.
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- 1945-1959 : la France revient, mais la logique américaine demeure
Après 1945, la question n’est plus : « Comment empêcher Vichy ou l’Allemagne d’utiliser Martinique ? »
Elle devient :
« Que fait la France dans cette partie de la Caraïbe et quelle stabilité politique y règne ? »
Washington n’a pas intérêt à une disparition brutale de la présence française si celle-ci reste occidentale.
C’est une distinction importante.
Les États-Unis ne considèrent pas automatiquement toute présence européenne comme ennemie. Ils veulent surtout empêcher qu’une puissance rivale — désormais principalement l’URSS — puisse utiliser les Caraïbes contre eux.
Et la Martinique possède un avantage supplémentaire : elle est française mais elle est géographiquement au milieu du dispositif antillais britannique et américain.
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- 1959 change complètement la perception américaine
Puis arrive Cuba.
La révolution castriste transforme radicalement la manière dont Washington regarde la Caraïbe.
En 1960, le Conseil national de sécurité américain formule explicitement une politique pour les Antilles : maintien d’une orientation vers le « monde libre », prévention de l’influence communiste, coopération militaire et maintien de l’accès américain aux installations stratégiques.
Et le compte rendu du NSC est particulièrement révélateur.
Eisenhower explique que Cuba doit servir d’avertissement et que les États-Unis ne peuvent pas se désintéresser des Antilles parce qu’elles sont « à notre porte ».
C’est là que Martinique prend une nouvelle dimension.
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- La Martinique est désormais observée à travers le prisme « Cuba »
Il ne faut cependant pas faire une erreur historique :
Washington ne considère pas la Martinique comme une future Cuba.
La situation est très différente.
La Martinique est :
- française ;
- intégrée politiquement à la France ;
- dans le camp occidental ;
- proche des États-Unis sur le plan stratégique ;
- dépourvue d’un mouvement révolutionnaire comparable à celui de Cuba.
Mais les Américains surveillent naturellement les mouvements politiques antillais susceptibles de devenir anti-occidentaux, révolutionnaires ou indépendantistes.
Les archives américaines montrent d’ailleurs que Washington suivait les mouvements indépendantistes et marxistes martiniquais. Des documents de la CIA ultérieurs recensent notamment le mouvement indépendantiste martiniquais et différents groupes de gauche révolutionnaire.
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- Et il y a une autre dimension : la France elle-même
C’est probablement le point le plus intéressant.
Washington doit composer avec deux réalités simultanées :
La France est une puissance européenne présente dans la Caraïbe.
Mais :
La France est aussi un allié occidental.
Donc Washington ne cherche pas nécessairement à chasser la France de Martinique.
Au contraire, une Martinique française stable peut être beaucoup plus rassurante qu’une Martinique indépendante dont le futur régime serait incertain.
C’est exactement ce que montre la politique américaine générale envers les Antilles à cette époque : Washington insiste sur la stabilité, l’orientation occidentale, la démocratie et l’impossibilité pour une puissance communiste de s’implanter.
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- Les années 1960 : la question devient surtout politique
C’est ici que votre réflexion sur la société martiniquaise devient intéressante.
Dans les années 1960-1970, Washington ne regarde pas seulement le territoire.
Il regarde aussi :
- les partis politiques ;
- les syndicats ;
- les mouvements indépendantistes ;
- les communistes ;
- les étudiants ;
- les mouvements sociaux ;
- l’évolution des relations avec la France ;
- l’influence cubaine ;
- l’influence soviétique.
Autrement dit, la Martinique entre dans la cartographie politique de la guerre froide.
Mais avec une différence essentielle par rapport à Cuba :
Le problème américain n’est pas la France ; le problème potentiel est ce qui pourrait remplacer la France si son contrôle politique disparaissait.
C’est une nuance fondamentale.
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- Pourquoi Washington pouvait préférer le statu quo français
Imaginez la carte de la Caraïbe vers 1962 :
États-Unis → Porto Rico → îles britanniques → Martinique française → Guadeloupe française → Venezuela
et, plus loin :
Cuba soviétisée.
Dans cette configuration, une Martinique française stable est plutôt un élément de sécurité qu’une menace.
Elle fait partie du camp occidental.
C’est d’ailleurs pourquoi il serait historiquement excessif de dire que Washington aurait systématiquement voulu l’indépendance des Antilles françaises.
Ce n’est pas ce que montrent les documents américains.
La priorité américaine est beaucoup plus pragmatique :
Pas de communisme. Pas de présence soviétique. Pas de déstabilisation majeure. Maintien d’un environnement caribéen favorable aux intérêts américains.
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- Mais il existe une contradiction fondamentale
Et c’est ici que votre notion d’« anomalie » devient intéressante.
Les États-Unis développent progressivement une sorte de monroïsme caribéen :
La Caraïbe est une zone de sécurité américaine.
Mais au milieu de cette zone se trouvent :
Martinique + Guadeloupe + Guyane française.
Ce sont des territoires français.
Et après 1945, la France n’est plus une grande puissance capable de rivaliser avec les États-Unis dans la Caraïbe.
La présence française devient donc une exception tolérée, parce que la France appartient au système occidental.
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- 1960-1980 : Washington surveille surtout le risque de rupture
À mon sens, c’est la meilleure manière de résumer la période.
Washington n’attend pas nécessairement une indépendance martiniquaise.
Il surveille plutôt les conditions qui pourraient produire une rupture :
crise sociale → radicalisation → indépendantisme → influence cubaine/soviétique → déstabilisation → perte du contrôle français.
Et ce schéma explique pourquoi les États-Unis s’intéressent aux mouvements politiques locaux sans nécessairement chercher à provoquer l’indépendance.
La CIA, par exemple, classe les différents mouvements politiques martiniquais selon leur orientation et leur importance. »










