7 janvier 2021, assis devant ma télé. Cela fait 24 heures qu’un truc irréel est arrivé, une espèce de fracture spatiotemporelle. Washington DC, le Capitole. Des vitres brisées. Des gens qui déboulent de partout. Une foule. Une meute. Et ce type qui beugle, torse nu, peinturluré, avec ses cornes grotesques. Merde.
C’était donc ça, l’Amérique. Mon Amérique ? Terre de liberté, de Marilyn Monroe, de Charlie Parker, d’Otis Redding, du Coca-Cola et de la GT500 ?
Parfois, le cerveau fait des liens assez bizarres. Au même moment, je me souviens d’une autre image. Pareil, assis devant la télé. Berlin, 9 novembre 1989. Un gars qui frappe Le Mur à coups de marteau. L’espoir. L’idée d’un monde meilleur. Tout ça résumé en un seul mot : liberté !
Cette même liberté que revendiquent, trente-deux ans plus tard, ceux qui assaillent ce qui incarne à mes yeux son symbole.
Comment la liberté est-elle devenue la maladie auto-immune de la démocratie ?
À vrai dire, rien de nouveau. La démocratie a toujours été fragile. On la raconte comme une évidence, comme une victoire définitive mais c’est faux. Elle a toujours été remise en cause. Platon le savait déjà. Voyant dans la liberté sans frein et l’égalitarisme absolu le ferment d’un désordre collectif qui conduirait inéluctablement à la tyrannie. Dans La République, il décrit comment, à force de flatter le peuple et de céder à toutes ses passions, la démocratie se délite et offre un terrain idéal à l’homme providentiel, celui qui saura canaliser la colère populaire et abolir les règles communes sous prétexte de sauver la cité. Rousseau, que nul ne saurait remettre en cause tant la souveraineté populaire lui tenait à cœur, rappelle que la volonté générale ne se confond pas avec la somme des volontés particulières. CQFD !
Ma préférée, c’est Hannah Arendt. Dans Les Origines du totalitarisme, sa démonstration de la façon dont les régimes totalitaires se nourrissent de l’anéantissement de la capacité de jugement des masses relève du théorème universel. En résumé : quand tout est mensonge, quand plus rien ne tient, les gens finissent par accepter l’inacceptable. Parce que plus rien n’a de sens.
Trop de liberté, trop de bruit, trop de désirs contradictoires, et tout part en vrille. Les règles sautent. Plus personne n’écoute. Alors arrive celui qui promet de « rétablir l’ordre ». Celui qui parle fort. Celui qui simplifie. Celui qui désigne des coupables.
On a vu ce que ça donne. Le XXᵉ siècle n’a pas été tendre. Le fascisme, le nazisme ne sont pas des accidents mais des choix, des votes. Hitler n’a pas forcé les portes. On les lui a ouvertes.
Et aujourd’hui ?
On recommence, autrement. Plus proprement et surtout… plus sournoisement. Comme quoi, on apprend toujours de ses erreurs.
Au tournant du premier quart du XXIᵉ siècle, les démocraties s’avèrent paradoxalement de plus en plus hostiles aux principes républicains qu’elles prétendent défendre. L’extension du suffrage universel et la toute-puissance du vote immédiat, incarnée par les sondages d’opinion, ont fini par être utilisées contre l’État de droit qu’elles étaient censées protéger.
La République, entendue comme communauté politique fondée sur des principes universels et des procédures communes, devient une cible. Elle est accusée de brider la volonté populaire, de défendre des minorités jugées illégitimes ou de protéger des libertés perçues comme inutiles voire menaçantes.
Ainsi, la Démocratie menace la République en ce qu’elle s’abandonne à ses penchants les plus immédiats : le rejet de la nuance, la haine de la médiation, la fascination pour la simplification autoritaire. Cette Démocratie sans République bascule dans une logique plébiscitaire et populiste où l’expression des passions collectives, instantanément relayées et amplifiées, remplace l’exercice patient de la raison publique. La République n’est plus perçue comme le cadre qui rend la Démocratie possible, mais comme un obstacle à sa pleine expression. La Démocratie devient alors son propre poison, autorisant par le vote et l’émotion publique ce que les principes républicains interdiraient par devoir de raison et de justice.
Bwablan












