
En France, le pays des doigts dans l’homme noir, il existe des sujets dont tout le monde parle à voix basse. La franc-maçonnerie en fait partie.
Un peu comme les conflits d’intérêts, les marchés publics attribués à des copains ou les recrutements dont personne ne comprend vraiment le processus (mais sûrement pas fondés sur le piston, voyons).
Tout le monde sait, mais personne ne sait officiellement.
LE PLUS GRAND SECRET DE L’ILE
En Martinique, personne n’est franc-maçon. C’est bien connu, d’ailleurs personne ne connaît de franc-maçon, sauf peut-être ce cousin qui connaît un ami qui connaît un frère qui connaît un notable qui connaît un magistrat.
Pendant des décennies, évoquer l’influence des loges relevait du fantasme ou encore du complotisme factice et créole.
Puis un beau jour, le 9 juin 2026 plus précisément, un Collège de déontologie de la magistrature française a publié un avis expliquant que certains serments maçonniques pouvaient être incompatibles avec l’exercice de fonctions judiciaires. Cerise sur le robinson : pour étayer sa réflexion, l’institution a notamment consulté… Wikipédia.
Décortiquons cet avis.
QUAND LA REPUBLIQUE DECOUVRE WIKIPEDIA
Un président de tribunal envisage d’adhérer à une loge maçonnique et décide, avant de franchir le pas, de demander à ses autorités déontologiques si cela pose un problème. Pour une fois qu’un responsable public demande avant plutôt qu’après, saluons la démarche.
La réponse mérite le détour. Officiellement, le Collège rappelle qu’un magistrat est libre d’adhérer à l’association de son choix.
Mais ensuite commence un remarquable exercice de slalom administratif.
Car pendant quatre pages, l’institution explique, avec une élégance toute républicaine, pourquoi cela pourrait quand même devenir très compliqué, voire même très très compliqué.
Le Collège de déontologie rappelle qu’un magistrat ne peut pas se soumettre à un serment d’allégeance ou d’obéissance qui limiterait sa liberté de jugement. Il souligne également qu’une « solidarité sélective » entre membres pourrait être incompatible avec l’impartialité attendue d’un juge.
Pour être plus clair : Quand on est chargé de juger son frère, son cousin, son partenaire d’affaires ou le camarade qui partage les mêmes réseaux depuis vingt ans, il peut être utile de prendre un peu de recul.
Mais le plus extraordinaire reste la méthode. Pour analyser les pratiques maçonniques, les sages du Collège se sont notamment appuyés sur…Wikipédia.Alors que Wikipédia est souvent perçue comme une source insuffisante pour un mémoire universitaire, voilà qu’une institution de la République l’utilise pour examiner les risques déontologiques liés à la franc-maçonnerie.
À quand les prochains avis fondés sur les articles de Bondamanjak ? Pour ma part, je suis disponible pour des missions de conseil.
LES FRERES, LES SERMENTS ET LES APPARENCES
Le document rappelle également que les activités des loges sont entourées d’une certaine discrétion, voire d’un secret revendiqué, le fameux « secret maçonnique ».
Et c’est là que les choses deviennent intéressantes, magnifiques même. Dans une démocratie moderne, tout le monde est censé aimer la transparence. Les élus aiment la transparence. Les administrations aiment la transparence. Les institutions aiment la transparence. Les citoyens aiment la transparence. Sauf lorsqu’il s’agit de certaines réunions, de certains réseaux, de certaines fraternités, de certains carnets d’adresses. Là, soudainement, la discrétion redevient une vertu.
L’avis insiste également sur une notion essentielle : l’apparence.
Le juge doit être impartial et indépendant. Mais il doit aussi paraître impartial. Si un citoyen commence à se demander si les décisions se prennent au tribunal ou autour d’un banquet fraternel de franc-maçons, alors la confiance commence à s’effriter.
Le Collège rappelle même qu’un précédent scandale lié à une appartenance maçonnique a déjà éclaboussé l’institution judiciaire. Pas de nom, pas d’autres précisions, un simple rappel discret en mode « warning ».
ET EN MARTINIQUE ALORS ? UNE QUESTION QUI DEPASSE LES TRIBUNAUX
Si cet avis concerne officiellement les magistrats, il soulève une question beaucoup plus large : Combien de responsables publics, d’élus, de dirigeants d’organismes, de décideurs économiques ou associatifs exercent aujourd’hui leurs fonctions tout en appartenant à des réseaux dont le fonctionnement reste largement opaque pour le citoyen ordinaire ?
Lorsqu’un Collège de déontologie passe cinq pages à expliquer qu’une situation n’est pas forcément incompatible mais nécessite une vigilance extrême, une attention constante, une prévention des conflits d’intérêts, des déports potentiels et une réflexion permanente sur l’apparence d’impartialité… C’est généralement qu’il essaie de dire quelque chose…
Paul Kisusky












