
Quand on parle du budget de la Collectivité Territoriale de Martinique (CTM), les chiffres donnent souvent le tournis. Des centaines de millions d’euros par-ci, un milliard par-là. Des détournements par-là.
Pourtant, derrière cette montagne de chiffres, une question toute simple se pose : la CTM a-t-elle encore les moyens de financer durablement ses investissements sans s’endetter davantage ?
Regardons cela de plus près.
Une épargne qui ressemble davantage à un fond de tiroir.
La CTM a dégagé en 2025 une épargne brute de 42,7 millions d’euros.
Cela peut sembler énorme pour le commun des mortels. Mais rapportée aux recettes de fonctionnement de la collectivité, cette épargne ne représente que 3,9 %.
Pour faire simple, sur 100 euros qui entrent dans les caisses de la Boskafie House, il ne reste que 3,90 euros une fois les dépenses courantes payées. Même pas de quoi acheter un bokit hareng-saur.
Les spécialistes des finances publiques considèrent généralement qu’une collectivité est confortable lorsque ce taux dépasse 10 %. À moins de 5 %, les voyants commencent à clignoter.
La CTM navigue donc dans une zone de forte fragilité.
Une dette qui dépasse le milliard d’euros
L’encours de dette atteint désormais 1,012 milliard d’euros.
Le problème n’est pas tant le montant lui-même que la capacité à le rembourser.
Pour mesurer cela, les analystes utilisent un indicateur simple : la capacité de désendettement.
On divise la dette par l’épargne brute.
Résultat : 23,7 années.
Autrement dit, si la CTM consacrait toute son épargne au remboursement de sa dette, il lui faudrait près de vingt-quatre ans pour la rembourser.
Les références habituellement admises sont les suivantes :
moins de 8 ans : situation saine ;
entre 8 et 12 ans : situation correcte ;
au-delà de 15 ans : situation préoccupante.
À 23,7 ans, la question de la soutenabilité financière n’est plus théorique.
Après la dette, il reste quoi ?
L’épargne nette de la CTM est de 14,6 millions d’euros.
C’est cette somme qui constitue l’autofinancement réel de ses investissements.
En clair, après avoir payé les échéances de dette et les charges financières, il reste seulement 14,6 millions d’euros pour participer au financement des routes, collèges, équipements sportifs, infrastructures ou projets de développement.
Pour une collectivité qui gère un territoire de plus de 350 000 habitants, cela reste très limité.
Des dépenses sociales difficiles à réduire
Les dépenses d’intervention représentent 58 % des recettes de fonctionnement.
Ce chiffre est élevé mais il n’est pas surprenant.
La CTM finance notamment :
le RSA ;
l’Allocation Personnalisée d’Autonomie (APA) ;
les aides au handicap ;
la protection de l’enfance ;
de nombreux dispositifs sociaux.
Ces dépenses constituent le cœur même de la mission de la collectivité.
Le problème est qu’elles augmentent régulièrement alors que les recettes n’évoluent pas toujours au même rythme.
Une trésorerie qui fond comme neige au soleil
C’est peut-être le chiffre le plus spectaculaire.
La trésorerie de la CTM est passée :
de 101,6 millions d’euros en 2024 ;
à 26,3 millions d’euros en 2025.
Soit une baisse de plus de 75 millions d’euros en un an.
Plusieurs explications sont possibles :
retard de versement de fonds européens ;
décalage de certaines recettes ;
financement d’investissements en attente de subventions ; accumulation d’opérations engagées mais non encore soldées.
Mais une chose est certaine : une telle diminution mérite des explications détaillées.
Depuis des années, le débat politique martiniquais porte souvent sur les projets, les inaugurations, les annonces et les promesses.
Pourtant, la vraie question est ailleurs.
Comment la CTM peut-elle retrouver une capacité durable à produire de l’épargne ? C’est une affreuse et inquiétante bonne question.
Car sans épargne :
les investissements deviennent plus difficiles ;
le recours à l’emprunt augmente ;
la dette continue de progresser ;
la marge de manœuvre politique se réduit.
En réalité, le sujet n’est pas seulement le milliard d’euros de dette.
Le sujet est que la CTM ne dégage aujourd’hui que 42,7 millions d’euros d’épargne brute pour faire face à plus d’un milliard d’euros d’endettement.
C’est là que se trouve le cœur du problème.
Et c’est probablement sur cette question que les Martiniquais devraient demander des réponses précises à quelques mois des prochaines échéances électorales. Sauf si la justice française du côté de la porte de Clichy (dans son froc) met son grain de sel là où ça fait mal.











