Je ne suis pas Pierre Joxe pourtant…

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Ancien ministre de l’Intérieur, Pierre Joxe travaille aujourd’hui comme avocat des mineurs. Pour le Bondy Blog, il met son expertise au service d’un décryptage exceptionnel. Expliciter l’héritage colonial de la France, pour mieux comprendre l’état d’urgence et les dissensions qui, parfois, troublent les consciences dans notre pays.

Bondy Blog : Que représente pour vous l’état d’urgence dans le rapport de la France à son passé colonial ?
En 2005, à l’époque des émeutes qui suivirent la mort de deux jeunes à Clichy, tous les gens de ma génération ont eu un haut-le-cœur quand ils ont appris la mise en œuvre de la loi de 1955 sur l’état d’urgence, dans toute l’Ile-de-France et dans plusieurs départements. Il était consternant, en 2005, que le gouvernement réactive cette loi votée au début de la guerre d’Algérie (1954-1962). Ce texte permet d’interdire tout rassemblement sur la voie publique ; il donne toutes sortes de moyens d’intervention dans le but de rétablissement de l’ordre. Mais dans un contexte juridique qui ramène 50 ans en arrière. Il faut le lire, ce texte, pour se souvenir : « Le ministre de l’Intérieur dans tous les cas et, en Algérie, le gouverneur général peuvent prononcer l’assignation à résidence dans une circonscription… »

Et aujourd’hui, comment percevez-vous le nouvel état d’urgence ?
Interpellations, perquisitions, détentions, mesures de police qui peuvent être nécessaires, mais qui deviennent problématiques lorsqu’elles échappent au contrôle du juge. Surtout lorsqu’il est prolongé, l’état d’urgence est périlleux. La ligue des Droits de l’homme a eu raison de le rappeler. Elle a de la mémoire…

Risque-t-on d’entrer dans un cycle sécuritaire long et à quel régime politique autoritariste s’expose-t-on ?
Oui, pour des raisons objectives, car la menace terroriste internationale ne va pas disparaître. Mais aussi des raisons subjectives et politiciennes : tentation du gouvernement de jouer sur l’inquiétude pour relégitimer un pouvoir en perte de vitesse et en situation d’échec. Paradoxalement, c’est un homme de droite, Jacques Toubon, nommé Défenseur des droits par Hollande, qui l’a bien diagnostiqué en parlant de « l’ère des suspects ».

Comment reprendre le pouvoir, pour la « jeune gauche » que vous décrivez et pour les mouvements citoyens ?
Les jeunes d’aujourd’hui qui expriment – comme toujours – une vision plus optimiste et généreuse de l’avenir se souviendront demain de la démobilisation et des désillusions provoquées par les dirigeants se réclamant de la gauche pour faire une politique de droite.

Pensez-vous que cette génération puisse aujourd’hui se rassembler autour d’une mémoire commune, au-delà des incompréhensions ?
L’histoire peut théoriquement donner des repères communs à tous les habitants d’un même pays, mais aujourd’hui le passé colonial n’a pas la même signification pour tout le monde en France.

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