Quand tu entres en politique, c’est rarement une vocation tombée du ciel. C’est une rencontre, un hasard, un accident de parcours, parfois même une question de thune. Les politiciens aiment ensuite réécrire leur vie comme s’ils avaient entendu l’appel de la Nation à huit ans entre une dictée et une partie de marelle. En réalité, la plupart deviennent des animaux politiques avec ce qu’ils étaient déjà.
On ne se débarrasse jamais complètement des traces de ses premières années.
Sali pa ka sòti
Tu veux un exemple ? Je t’en donne quatre.
Mitterrand. Prototype du bourgeois de province jusqu’au bout des ongles. Membre de la Jeunesse étudiante chrétienne, puis de l’Action catholique, pro-colonialisme, obséquieux, prétentieux, fasciné par les rites, les réseaux, les hiérarchies. Il termine le premier tiers de sa vie en tant que cadre de l’administration du régime de Pétain et décoré de la Francisque. Beau début ! Le boug incarne sous la IVe République une ligne dure sur l’Algérie, répétant sans trembler que « l’Algérie, c’est la France ». Et comme Sali pa ka sòti, il continuera, pendant des décennies, à déjeuner avec René Bousquet – ancien secrétaire général de la police de Vichy. C’est à plus de quarante piges qu’il se découvre progressiste comme Monsieur Jourdain découvre la prose. La droite étant blindée par le Général, et la gauche en chinpontonng, il s’engouffra dans la brèche socialiste. Malgré le chapeau et l’écharpe rouge façon Blum, président de gauche, il gardait quelque chose du notable provincial qui serre les mains comme un évêque bénit les foules.
Chirac, c’était autre chose. Un homme de droite, oui, mais traversé par de vrais biais populaires. Quand on a signé l’Appel de Stockholm et vendu L’Huma à Sciences Po, c’est indélébile. Ce n’était pas juste un enfant gâté qui faisait sa crise d’adolescence révolutionnaire. Chirac aimait vraiment sa Corrèze. Il aimait vraiment tâter le cul des vaches au Salon de l’agriculture. Il aimait vraiment bouffer avec des types qui sentent la clope et le pâté. Même quand il faisait de la politique de droite, il restait chez lui une vieille tendresse sociale, comme une version populaire du gaullisme.
Prenons maintenant Manu président. Petit bourgeois modèle. Grandes études, banque Lazard, Bercy, cabinets ministériels. Le garçon sort directement de la chaîne de production des élites françaises. Ça étonne qui, honnêtement, qu’il ait tenté de gouverner le pays en mode start-up nation ? On a beau lui coller des discours de gauche dans la bouche, le logiciel de base reste celui d’un type formé pour optimiser des tableaux Excel et rassurer des actionnaires.
Même Marine Le Pen raconte quelque chose de cette mécanique-là.
Jeune avocate, l’un de ses faits d’armes les plus connus reste la défense d’un sans-papier algérien pour lui éviter l’expulsion. Si, si, c’est pas une blague ! Évidemment, un avocat défend des clients, pas forcément des causes. Mais quand même. Ça dit quelque chose. Marine Le Pen n’a jamais totalement collé au vieux logiciel patriarcal et catho-rance du FN historique. Ses silences gênés sur certains sujets sociétaux, sa manière de contourner certaines obsessions réactionnaires du parti, montrent surtout une contradiction : une ancienne clubbeuse coincée dans une vieille machine nationaliste. Bon, avec le temps, le petit côté progressiste a pris du plomb.
Chez tous ces politicards, il y a une tension. Une contradiction intérieure. Une ancienne couche qui remonte parfois à la surface.
Et puis il y a Jordan
Lui, c’est autre chose – pas de détour, pas de contradiction, pas de mue. Jordan n’est pas un homme transformé par l’extrême droite. Lui, c’est le premier spécimen chimiquement stable d’une nouvelle génération politique concoctée directement dans la sauce brune.
Franchement, qui adhère à un parti d’extrême droite à seize ans ? A part pour la baston ?
À seize ans, tu te cherches un style, tu tombes amoureux, tu désespères de voir pousser les trois poils que tu as au menton. Tu adhères à Greenpeace. À Amnesty. Au club d’échecs du lycée. À l’UNEF. Aux Jeunes Républicains, à la rigueur.
Mais à seize ans au Front national ? Sérieux ?
Qui, à seize balais, se réveille un matin en se disant : tiens, aujourd’hui je vais militer dans le parti fondé par d’anciens pétainistes, des enragés de la Waffen-SS, des p’tites mains de la Cagoule, des réfugiés de l’OAS et toute une faune qui a passé des décennies à s’attacher le bras le long du corps de peur qu’il s’élève en salut nazi par réflexe ? Un parti dont le chef beuglard, antisémite, raciste et révisionniste traînait déjà derrière lui une liste de condamnations longue comme un jour sans fin.
C’est ça qui le distingue des autres. Pas son âge. Son choix.
Parce qu’adhérer au FN en 2011, ce n’était pas rejoindre une association de défense du Matoutou ou un club de poterie. On savait déjà ce qu’était ce parti. On connaissait son histoire. On connaissait son personnel politique. On connaissait aussi ses obsessions.
Il a de la suite dans les idées, Jordan
Il est tellement photogénique qu’on se concentre sur ses formes et pas assez sur le fond. Et pour le coup, y’a pas photo. Le RN ancienne génération sentait encore le tabac, le calva et les arrière-salles de meetings miteux avec les nostalgiques de l’Algérie française. Ça sentait l’OAS, on parlait melons et bronzés. Jordan semble être conçu par un Executive Producer pour la lumière froide des plateaux de CNews, éléments de langage calibrés, vidéos verticales, storytelling émotionnel et communication de startup.
Mitterrand restait un bourgeois. Chirac gardait des réflexes populaires. Même Marine laisse parfois apparaître des fissures dans le logiciel historique de son camp. Jordan, lui, est parfaitement homogène.
Une décennie plus tard, on ne trouve toujours aucune rupture. Pas de prise de distance. Pas de droit d’inventaire. Pas de moment où il aurait regardé ce qu’était le FN historique pour s’en désolidariser. Que dalle.
Au contraire, les faits sont là, à la vue de tous. Indiscutables. Une crasse idéologique profonde. Ça suinte par tous les pores. Rien n’y fait, on lui passe tout, à Jordan.
Il a beau s’enjailler avec toute la galaxie ultranationaliste-identitaire européenne, fréquenter des réseaux où gravitent régulièrement racistes, révisionnistes et antisémites, ça passe crème.
Parfois, il doit quand même rétropédaler et éviter de se tenir aux côtés d’un Steve Bannon, flashé en train de faire ce que d’aucuns ont pris pour un salut nazi. Est-ce à dire, qu’il a coupé les ponts avec le crypto-nazillon, rien n’est moins sûr.
En tout cas, son fan club de midinettes le soutient sans faillir. Il faut les voir quand il leur parle, prêtes à lui jeter leur culotte… pardon, leur serre-tête. Jordaaaaan !
Et ça tombe bien. Nous sommes à une époque où la politique n’a plus besoin d’idées solides. Elles partent dans tous les sens, se contredisent et s’entrechoquent sans vraiment toucher leur cible. Tout semble relatif. Tout est égal par ailleurs.
L’époque est avec lui
Dans cette cacophonie, l’extrême droite en profite, car ces idées, elles, touchent juste avec la redoutable efficacité d’un Mauser K98k. La peur, l’identité, le déclassement, le ressentiment. Touché, dans le mille !
Avant, l’extrême droite hurlait ; maintenant, elle optimise son taux d’engagement sur les réseaux, mais le fond, lui, reste intact : sale, nourri de la haine de l’autre, obsédé par la pureté, l’entre-soi, la supériorité et la blancheur de la race. Et Jordan le sait.
D’habitude, les politiciens passent leur vie à expliquer pourquoi ils ne sont plus tout à fait celui qu’ils étaient à vingt ans. Jordan c’est l’inverse.
Toute sa carrière consiste à expliquer que le parti qu’il a rejoint à seize ans n’est plus tout à fait celui qu’il était avant.
Lui, en revanche, n’a pas changé. C’est le FN qui aurait miraculeusement changé autour de lui.
Sans déconner !
BwaBlan 7












