
Et si le drame de la France réactionnaire n’était pas de perdre son identité, mais de confondre identité et momification ?
Relire Fanon aujourd’hui, c’est comprendre que nul peuple ne se sauve en se réfugiant dans une peau, une couleur, une origine ou un âge d’or fantasmé.
La France n’a pas à redevenir ce qu’elle croit avoir été.
Elle a à inventer ce qu’elle peut devenir.
Ci-dessous « Peau blanche, masque grimaçant : Fanon au secours de la France qui vient » Fanon revisité.
Voici une réécriture en miroir, du passage tiré de la conclusion de l’ouvrage Peau noire, masques blancs de Frantz FANON, publié en 1952, mais déplacée vers le malentendu d’une identité française figée, réactionnaire, qui croit se sauver en se momifiant.
Prière pour une France qui interroge
Le problème envisagé ici se situe dans la temporalité.
Seront désaliénés les Français, anciens et nouveaux, blancs et non blancs, ceux d’hier et ceux de demain, qui auront refusé de se laisser enfermer dans la Tour substantialisée du Passé. Pour beaucoup d’autres, la désaliénation naîtra du refus de tenir l’actualité pour une décadence définitive alors qu’elle n’est peut-être que la preuve de la vitalité d’une identité en mouvement.
Je suis un homme, et c’est tout le passé du monde que j’ai à reprendre.
Je ne suis pas seulement responsable de Clovis, de Jeanne d’Arc, de Versailles, de Napoléon, de l’Empire, des cathédrales ou des colonies. Je ne suis pas l’héritier obligé d’un roman national qui me précéderait comme une éructation : « Montjoie ! Saint-Denis ! »
Chaque fois qu’un homme a fait triompher la dignité humaine, chaque fois qu’un homme a dit non à l’asservissement de son semblable, qu’il fût serf, esclave, ouvrier, colonisé, étranger, juif, noir, arabe, paysan ou sans-papiers, je me suis senti solidaire de son acte.
En aucune façon je ne dois tirer d’un passé français fantasmé ma vocation originelle.
En aucune façon je ne dois m’attacher comme les fous du Puy, Zemmour Sterin ou Retailleau à faire revivre une France pure, homogène, chrétienne, blanche, rurale, virile, ordonnée, injustement fantasmée. Je ne me fais l’homme d’aucun âge d’or. Je ne veux pas chanter le passé au Puy du Fou aux dépens de mon présent et de mon avenir.
Ce n’est pas parce que le Français réactionnaire a découvert une culture propre qu’il se crispe. C’est parce qu’il lui devient, à plus d’un titre, impossible de respirer dans le monde tel qu’il vient.
Mais ce monde qui vient, il l’appelle invasion. Ce mouvement, il l’appelle remplacement. Cette transformation, il l’appelle disparition. Cette altérité, il l’appelle menace.
Il ne voit pas que ce qu’il nomme identité n’est souvent que peur pétrifiée.
Il dit : “La France disparaît.” Mais ce qu’il pleure, ce n’est pas la France. C’est l’image immobile qu’il s’était fabriquée d’elle ou que d’autres ont fabriqué pour lui.
Il dit : “On ne reconnaît plus notre pays.” Mais peut-être n’a-t-il jamais regardé son pays autrement qu’à travers une carte postale, une statue, un manuel scolaire, une frontière, une nostalgie… une image d’Epinal.
Il croit défendre une civilisation. Il défend souvent un décor en carton.
Il croit protéger une mémoire. Il protège souvent une propriété symbolique.
Il croit parler au nom des morts. Il empêche les vivants de naître.
Ce Blanc veut être comme l’ancêtre glorieux. Pour lui, il n’y aurait qu’un destin : retrouver la forme perdue de lui-même. Il a admis depuis longtemps que son salut se trouvait derrière lui, et tous ses efforts tendent à réaliser une existence passée.
N’ai-je donc pas sur cette terre autre chose à faire qu’à venger une France imaginaire du XXIᵉ siècle ?
Dois-je me poser le problème de la vérité blanche ? Dois-je me confiner dans la justification d’un clocher, d’un patronyme, d’un terroir, d’un visage, d’un accent, d’une couleur de peau ?
Je n’ai pas le droit, moi Français, de rechercher en quoi ma nation serait supérieure ou inférieure aux autres.
Je n’ai pas le droit, moi héritier d’une histoire européenne, de souhaiter la cristallisation chez l’autre d’une dette éternelle envers MA PEUR.
Je n’ai pas le droit de transformer l’étranger en coupable métaphysique de mon malaise.
… pas le droit de demander aux enfants venus d’ailleurs de réparer l’effondrement intérieur de ceux qui ne savent plus habiter… leur propre liberté.
Il n’y a pas de mission blanche. Il n’y a pas de fardeau français. Il n’y a pas de pureté nationale déposée dans le sang.
Je me découvre un jour dans un monde où l’impermanence fait mal ; un monde où les langues se croisent dans les bouches comme dans les aéroports ; un monde où les visages changent ; un monde où l’autre, au lieu de rester à sa place, vient réclamer la sienne.
Alors oui je peux avoir peur, c’est humain la PEUR.
Mais ma peur n’est pas une philosophie. Ma peur n’est pas une politique. Ma peur n’est pas une identité.
Non, je n’ai pas le droit de venir crier ma haine au migrant. Je n’ai pas le devoir de murmurer ma reconnaissance à l’ancêtre.
Il y a ma vie prise au lasso de l’existence. Il y a ma liberté qui me renvoie à moi-même.
Non, je n’ai pas le droit d’être seulement un Blanc. Je n’ai pas le devoir d’être ceci ou cela.
Si l’autre avec sa grande gueule et ses cheveux orange me conteste mon humanité, je lui montrerai, en faisant peser sur sa vie tout mon poids d’homme, que je ne suis pas cette caricature fragile qui s’effondre au premier accent venu.
Je me découvre un jour dans le monde et je me reconnais un seul droit : celui d’exiger de l’autre un comportement humain.
Un seul devoir : celui de ne pas renier ma liberté au travers de mes choix.
Je ne veux pas être la victime de la Ruse d’un monde blanc.
Ma vie ne doit pas être consacrée à faire le bilan des valeurs leucodermes comme on inventorie les meubles d’une maison abandonnée.
Il n’y a pas de monde blanc. Il n’y a pas d’éthique blanche. Il n’y a pas d’intelligence blanche. Il n’y a pas davantage de France éternelle, déposée une fois pour toutes dans la terre, la race, la religion ou les morts.
Il y a, de part et d’autre du monde, des femmes et des hommes qui cherchent.
Je ne suis pas prisonnier de l’Histoire. Je ne dois pas y chercher le sens de ma destinée comme dans un coffre fermé.
Le véritable saut consiste à introduire l’invention dans l’existence.
Dans la nouvelle ancienne France où je m’achemine, je me crée interminablement.
Je suis solidaire de la France comme fiction juridique dans la mesure où je la dépasse.
Vais-je demander à l’enfant d’aujourd’hui d’être responsable des migrations que mes empires, mes guerres, mes marchés, mes entreprises, mes frontières et mes prédations ont contribué à produire ?
Vais-je essayer par tous les moyens comme le fou du puy de faire naître la culpabilité dans les âmes étrangères ?
Vais-je transformer la mémoire en douane, la culture en muraille, la nation en bunker?
Je suis français, et des tonnes de batailles, de viols, de pillages, de défaites, de cathédrales, de chants, de crimes, de résistances, de déportations, de colonies, de révolutions et de trahisons ruissellent sur mes épaules.
Mais je n’ai pas le droit de me laisser ancrer.
Je n’ai pas le droit de me laisser engluer par les déterminations du passé.
Je ne suis pas esclave de la France qui déshumanisa, colonisa, exploita, viola les autres « moi-même » mais je ne suis pas davantage obligé de haïr la France qui libéra, résista, inventa, accueillit, pensa, douta.
Je ne veux pas choisir entre l’idolâtrie et la haine.
Je veux reprendre.
Je veux juger.
Je veux continuer.
Pour beaucoup d’intellectuels réactionnaires, le monde actuel présente un caractère d’extériorité. Dans les rapports humains, ils se sentent étrangers à leur propre époque. Ne voulant pas faire figure de peuple déclassé, de fils dépossédés, de rejetons bâtards de la modernité, vont-ils tenter fébrilement de découvrir une civilisation française pure ?
Qu’on nous comprenne bien.
Il y aurait grand intérêt à connaître les cathédrales, les troubadours, les communes médiévales, la paysannerie, les Lumières, la Révolution, la Résistance, les langues régionales, les gestes ouvriers, les villages, les chants, les savoir-faire, les paysages.
Mais nous ne voyons pas ce que cette connaissance pourrait changer à la situation de l’enfant relégué dans une cité, du travailleur pauvre, du migrant noyé, de l’étudiant humilié, du paysan étranglé, du Martiniquais empoisonné, du vieux abandonné en EPHAD, de la femme violentée, du jeune sans avenir, si cette mémoire ne sert qu’à exclure au lieu d’ouvrir.
Il ne faut pas essayer de fixer la France, puisque son destin est d’être lâchée.
La densité de l’Histoire ne détermine aucun de mes actes.
Je suis mon propre fondement.
Et c’est en dépassant la donnée historique, instrumentale, nationale, raciale, que j’introduis le cycle de ma liberté.
Le malheur du Français réactionnaire est d’avoir été assigné à une grandeur fantasmée et morte.
Son malheur est de croire que la France cesse d’être elle-même lorsqu’elle devient autre chose.
Son inhumanité commence lorsqu’il organise rationnellement cette peur fichiers, frontières, soupçons, humiliations, expulsions, hiérarchies, fantasmes démographiques, panique civilisationnelle… ICE
Mais moi, homme situé dans cette histoire, je ne veux qu’une chose :
Que jamais l’identité ne domine l’homme.
Que cesse à jamais l’asservissement de l’homme par le passé.
Que la nation ne soit plus l’instrument par lequel certains refusent à d’autres le droit d’apparaître.
Qu’il me soit permis de découvrir et de vouloir l’homme, où qu’il se trouve.
Le Blanc n’est pas. Pas plus que le Noir. Pas plus que le Français pur. Pas plus que l’étranger absolu.
Tous ont à s’écarter des voix inhumaines qui furent celles de leurs ancêtres respectifs, afin que naisse une authentique communication.
Avant de s’engager dans la voie positive, il y a pour la liberté un effort de désaliénation.
Un homme, au début de son existence, est toujours congestionné, noyé dans la contingence. Le malheur de l’homme « blanc » est d’avoir été privilégié au détriment des autres peuples. Le malheur des peuples est parfois d’avoir cru trop longtemps aux contes qu’on leur racontait sur eux-mêmes.
C’est par un effort de reprise sur soi, de dépouillement, de tension permanente de leur liberté, que les hommes peuvent créer les conditions d’existence d’un monde humain.
Supériorité ? Infériorité ? Pureté ? Remplacement ? Grand retour ? Grande peur ?
Pourquoi ne pas essayer, tout simplement, de toucher l’autre, de sentir l’autre, de me révéler l’autre ?
Ma liberté ne m’est-elle donc pas donnée pour édifier le monde du Toi ?
À la fin de cette traversée, j’aimerais que l’on sente la dimension ouverte de toute conscience.
Mon ultime prière :
Ô mon pays, fais de moi toujours un homme qui interroge.
Merci et pardon Frantz FANON pour cette appropriation.
Xoreeyo












