
La soumission mise en scène
Cette image vaut parfois plus qu’un long discours.
Nous sommes aujourd’hui dans l’hémicycle de la Collectivité Territoriale de Martinique. À l’initiative du président du Conseil exécutif, une réunion a été organisée sur les questions de violence et de narcotrafic, réunissant parlementaires, représentants institutionnels, personnalités qualifiées et préfet de Martinique.
Pourtant, au moment où s’ouvre cette rencontre, c’est le préfet, représentant de l’État français, qui occupe la place centrale de la table présidentielle, tandis que le président du Conseil exécutif siège à ses côtés.
Certes, aucun texte n’interdit une telle disposition. Mais en politique, les symboles comptent autant que les discours. Et il convient de rappeler qu’il ne s’agit ni d’une réunion de la préfecture, ni d’une manifestation organisée par l’État. Nous sommes à la CTM, dans l’institution politique majeure de la Martinique, à l’invitation de son président.
Le préfet n’a pas imposé cette place. Elle lui a été attribuée. Le président du Conseil exécutif a donc lui-même choisi de s’effacer au profit du représentant de l’État dans sa propre institution. Il ne s’agit pas ici d’une marque de domination imposée, mais d’une centralité consentie.
La question mérite d’être posée : lors d’une réunion organisée à la préfecture, le préfet aurait-il cédé sa place centrale au président du Conseil exécutif ? Chacun sait que cela n’arriverait jamais. Parce qu’à la préfecture, la représentation de l’autorité de l’État ne souffre d’aucune ambiguïté.
Pourquoi alors cette ambiguïté devrait-elle exister à la CTM ?
Comme si cette disposition ne suffisait pas, les symboles placés à l’arrière-plan semblent eux aussi raconter la même histoire. Derrière la table présidentielle, le drapeau français occupe la position centrale parmi les emblèmes disposés derrière les intervenants.
Faut-il y voir un hasard ? Peut-être. Mais l’accumulation des symboles finit par interroger. Au centre de la table siège le représentant de l’État français ; au centre des drapeaux figure le drapeau français. Tout se passe comme si la centralité politique revenait naturellement à l’État, y compris dans l’enceinte de l’institution censée représenter les intérêts du peuple martiniquais.
Cette double mise en scène est particulièrement révélatrice : la centralité du préfet parmi les hommes répond à la centralité du drapeau français parmi les symboles. Dans les deux cas, le même message semble être adressé : au cœur de l’institution martiniquaise demeure l’État français.
Certains considéreront qu’il ne s’agit que de détails protocolaires. D’autres y verront un révélateur beaucoup plus profond : celui d’un pouvoir local qui peine encore à se placer lui-même au centre de sa propre représentation.
Cette photographie ne montre donc pas seulement un préfet occupant la place centrale. Elle montre surtout une institution martiniquaise qui, au moment même où elle réunit les forces vives du pays pour débattre de son avenir, choisit symboliquement de placer au centre de la scène le représentant du pouvoir d’État et les symboles de ce pouvoir.
Au fond, cette image pose une question politique simple : comment prétendre renforcer la capacité d’action et la responsabilité des institutions martiniquaises lorsque, jusque dans les symboles, leurs dirigeants acceptent de reléguer leur propre légitimité derrière celle de l’État ?
Car les peuples ne se construisent pas seulement par les compétences qu’ils exercent. Ils se construisent aussi par les symboles qu’ils assument. Et dans cette image, le symbole est particulièrement parlant.
Le plus troublant n’est peut-être pas que le préfet ait occupé la place centrale. Le plus troublant est que personne, ou presque, ne semble s’en être étonné. Comme si l’effacement du pouvoir martiniquais dans sa propre maison était devenu une évidence. C’est souvent ainsi que s’exprime la domination la plus durable : lorsqu’elle n’a même plus besoin de s’imposer parce qu’elle est devenue naturelle aux yeux de ceux qui la subissent.
17 juin 2026
Jeff Lafontaine











