Il fallait oser. Un député du Rassemblement National traite de « fascistes » les sbires de la Jeune Garde. Cela a tout d’un gag sinistre : l’extrême droite découvrant le fascisme… chez les autres.
La scène aurait pu relever de la farce si elle n’était pas aussi révélatrice : nous sommes entrés dans l’ère du retournement sémantique intégral. Le mot change de camp !
Le mot change de camp !
Le Front national, devenu depuis Rassemblement national, n’est pas tombé du ciel comme une start-up idéologique. Il s’inscrit dans une histoire. La pire du XXe siècle. Une généalogie où se croisent anciens collabos, anciens nazis, nostalgiques de l’Algérie française, réseaux ultra-nationalistes, milieux violemment antigaullistes, antisémites céliniens, racistes sans vergogne. Une tradition politique qui a longtemps vu en De Gaulle non pas un adversaire, mais un traître à éliminer. L’OAS ne contestait pas un programme : elle visait l’État et le chef de l’État. La Cagoule ne débattait pas : elle conspirait contre la République.
On peut moderniser une façade, mais pas effacer une filiation. L’ADN, ça ne part pas après une bonne douche ! Un parti porte son héritage, qu’il le revendique ou qu’il tente de le lisser. Pourtant, ce même courant se permet aujourd’hui de distribuer des brevets d’antifascisme. Coluche en aurait fait un sketch tordant. Aujourd’hui, on ne rit plus.
Le procédé est simple et pas vraiment nouveau : vider le mot de son poids historique pour en faire une insulte symétrique. Si tout le monde est fasciste, plus personne ne l’est. Le terme cesse de désigner une réalité politique précise pour devenir un projectile émotionnel.
Malheureusement, la confusion ne vient pas d’un seul camp. Des groupuscules comme la Jeune Garde ont eux-mêmes contribué à dissoudre le sens du mot. Ils ont fait du mot « fasciste » une insulte automatique, une formule réflexe, un bruit de bouche. À les écouter, tout est fasciste : la police, l’État, les médias, les libéraux, les conservateurs, les républicains, les laïcs, les journalistes, toi, moi, le pape, ton boulanger et probablement ton chat, et globalement toute personne qui ne pense pas comme eux. Ils ont transformé un concept historique en slogan pavlovien.
Et en faisant cela, ils ont rendu un immense service à leurs adversaires : ils ont vidé le terme de sa gravité. Ils ont fait du fascisme un décor de théâtre, une posture, un schmilblick. Résultat : le jour où l’extrême droite reprend le mot, elle peut jouer la comédie du « c’est celui qui dit qui y est ». Un énorme enfumage.
Pendant ce temps, derrière le nuage, l’extrême droite avance tranquillement. Dans les urnes. Mais aussi dans le langage.
Il faut pourtant rappeler une évidence : les violences racistes d’extrême droite ne sont pas un fantasme militant. Le 1er mai 1995, Brahim Bouarram est poussé dans la Seine et se noie en marge d’un défilé du Front national. En 2013, Clément Méric meurt après une agression par des skinheads néonazis. En 2018, le groupe AFO projetait des attentats contre des musulmans. En 2019, un ancien candidat FN tentait d’incendier la mosquée de Bayonne, faisant deux blessés graves. Plus récemment, en mai 2025, l’assassinat raciste d’Hichem Miraoui a rappelé que ces passages à l’acte n’appartiennent pas au passé. Et ces noms ne sont pas des exceptions.
En 2023, selon le ministère de l’Intérieur, on recensait en France plus de 16.000 infractions à caractère raciste, xénophobe ou antireligieux, dont 9.400 crimes et délits. Cela n’étonnera personne d’apprendre que les victimes sont très majoritairement des étrangers, ou des Français perçus comme tels. Et tout cela ne représente qu’une infime partie de la réalité : dans les enquêtes de victimation, moins de 3% des victimes déposent plainte. Ce que l’on mesure est déjà grave, ce que l’on ne mesure pas l’est plus encore. Et j’en fais moi-même partie, si j’avais déposé plainte à chaque insulte raciste, je serais propriétaire d’un cabinet d’avocats !
On peut aussi rappeler que Jordan Bardella n’a pas grandi politiquement dans un club de philatélie républicaine. Le RN est issu d’une galaxie où l’on trouve, depuis des décennies, des organisations comme le GUD, pépinière historique de l’extrême droite radicale et violente. Et Bardella lui-même a évolué dans un environnement où ces proximités ne sont pas des accidents, mais des passerelles.
Ce brouillage fonctionne d’autant mieux que l’on réduit souvent le fascisme à sa seule forme institutionnelle : parti unique, dictature déclarée, suspension des libertés. Or le fascisme n’est pas seulement une structure. C’est une mentalité. Une esthétique. Une vision du monde.
Comme je ne suis pas Wikipédia, on va faire simple. En gros, on parle de fascisme quand on retrouve les fondamentaux : pureté nationale, peuple « authentique » opposé aux élites, haine des minorités, masculinisme viriliste (oui, les deux mots, parce qu’il faut insister), exaltation de la force, culte de l’homme providentiel. Toute ressemblance avec certains dirigeants installés du côté du Potomac ou de la Moskova serait, bien entendu, pure coïncidence.
Le fascisme commence bien avant la prise de pouvoir
Il s’enracine dans une culture de la domination accompagnée d’une grande aptitude à la prestidigitation sémantique et morale.
Le 9 novembre 2017, Florian Philippot se présentait avec une gerbe de fleurs aux couleurs du drapeau, ruban tricolore et tout, au cimetière de Colombey-les-Deux-Églises. Un héritier d’un parti historiquement antigaulliste qui se « recueille » devant la tombe du Général. Sans déconner ! Là encore, il ne s’agissait pas d’un simple hommage. C’était une opération de captation symbolique. S’approprier la figure tutélaire pour neutraliser l’antagonisme historique. Faire oublier que le gaullisme s’est construit contre ces gens-là. Diluer le conflit dans la photo. Et le pire, c’est que ça a marché !
Dans cette bataille, la confusion n’est pas un accident : c’est une stratégie.
Aujourd’hui, Jordan Bardella réclame un « cordon sanitaire » autour de LFI, comme si le RN était devenu le centre moral de la République. Et voilà !
La boucle est bouclée.
Bwablan 5



