
Il y a des territoires où l’on plume les dindons… souvent de père en fils.
En Martinique, on a perfectionné l’art on les plume, on les farcit par la rondelle, puis on
leur vend la farce à prix majoré. Le dindon, ici, c’est le consommateur. Celui qui paie son
paquet de pâtes, son huile, son riz, son lait, son caddie quotidien, 30 ou 40 % plus cher,
en se disant que c’est sûrement la mer, le fret, l’insularité, la fatalité, le cyclone
métaphysique ou la tectonique des plaques commerciales.
Le dindon, c’est aussi le salarié. Celui qui remplit les rayons, encaisse les courses, manutentionne les palettes,
porte l’économie réelle sur son dos, mais reste parfois payé au minimum légal national,
comme si le coût de la vie martiniquais n’existait pas. Comme si vivre en Martinique
coûtait le même prix que vivre dans une petite ville de l’Hexagone. Comme si le SMIC avait
magiquement traversé l’Atlantique sans perdre son pouvoir d’achat en route.
Et puis il y a les farceurs.
Ceux qui expliquent doctement que tout cela est normal. Que les prix sont élevés parce
que c’est compliqué. Que les salaires sont bas parce que c’est légal. Que les marges sont raisonnables parce qu’elles sont bien rangées dans des tableaux que personne ne lit. Que la concurrence existe parce qu’il y a plusieurs enseignes, même quand les routes de l’approvisionnement ressemblent à des couloirs privés. La beauté du système tient dans son élégance le salarié pauvre achète cher chez celui qui le paie peu (comme jadis dans les habitations). Puis, comme il ne peut pas vivre décemment de son salaire, la solidariténationale vient compléter. Prime d’activité, aides au logement, allocations, coups de main familiaux, crédits, découverts. Le contribuable répare ce que le marché organise.
L’État panse et délègue sa pensée à McKinsey, la famille compense, la banque encaisse et le grand commerce continue de sourire goulument.
On appelle cela l’économie moderne.
Autrefois, on aurait parlé plus simplement de farce.
Le plus drôle, enfin façon de parler, c’est que le dindon est prié de remercier. Remercier
pour les emplois. Remercier pour les promotions. Remercier pour les cartes de fidélité qui transforment ses données personnelles en confettis marketing. Remercier pour les centimes rendus après les euros pris. Les farceurs gavés reçoivent les honneurs légionnaires dans les palais feutrés.
En Martinique, le génie n’est donc pas seulement d’avoir fabriqué des dindons de la farce.
C’est d’avoir réussi à convaincre les dindons qu’ils étaient invités au banquet.
En Martinique, lorsqu’un grand groupe dominant rémunère une partie de ses salariés au niveau du SMIC, alors même que le coût de la vie notamment alimentaire est
structurellement beaucoup plus élevé qu’en France hexagonale, il ne fait pas seulement
usage du salaire minimum légal : il transfère une partie du coût réel de reproduction de la
force de travail vers la solidarité publique, les aides sociales, les familles et les
revenus de transfert.
C’est l’idée d’externalisation salariale.
Le SMIC 2026 est d’environ 1 443 € net mensuels pour un temps plein, applicable aussi en Martinique. Or l’Insee indique qu’en Martinique, l’écart général des prix avec
l’Hexagone atteint +14 %, et surtout +40 % pour l’alimentation, poste central du budget
des ménages modestes. La Martinique connaît par ailleurs une pauvreté très élevée :
l’Insee évoque environ 27 % de la population sous le seuil de pauvreté dans son
panorama, avec une pauvreté presque deux fois plus fréquente qu’en France hexagonale.
La série BANDI n’a jamais cessé.










