Vendredi 22 mai, Stade de France, finale de la Coupe de France entre Lens et Nice. Le président Emmanuel Macron descend sur la pelouse pour serrer la main des joueurs sous les huées du stade. C’est ainsi à chaque fois que le Président de la République Française intervient lors d’un événement de ce type, que ce soit pour l’ouverture de la Coupe du monde de rugby ou pour les JO : il se fait huer par le peuple devant la planète entière.
« Etre né sous l’signe de l’hexagone / C’est pas c’qu’on fait d’mieux en c’moment » disait Renaud.
Ces huées ne disent presque rien d’Emmanuel Macron. Elles disent tout d’un peuple qui croit que siffler le chef de l’État en Mondovision constitue une preuve d’esprit critique alors que ce n’est souvent qu’une manière supplémentaire de se décharger de toute responsabilité. Au fond, Emmanuel Macron n’a presque aucune importance. S’il disparaissait demain de la vie politique, le Français trouverait un autre président à huer dans les quinze jours. Le problème n’est pas le chef mais le peuple qui refuse obstinément de se regarder dans une glace.
Tu trouves que j’exagère ? Atann titak…
Le Français n’est jamais responsable de rien
Il est victime de tout. Toujours. Le Français a ce talent rare : construire lui-même sa prison, puis maudire le geôlier. Le Français est capable de voter, de consommer, de manifester, de signer une pétition, d’acheter sur Amazon, de partir en vacances en avion, puis d’expliquer que tout cela est arrivé sans lui.
La désindustrialisation ? La faute des politiques. La fermeture des commerces ? La faute d’Amazon. La dette ? La faute des gouvernements. L’insécurité ? La faute de l’État. La crise du logement ? La faute des promoteurs. L’immigration ? La faute de l’Europe. Les impôts ? La faute des riches. Les riches ? La faute du capitalisme. Le capitalisme ? La faute des Américains. Évidemment.
Pourtant Amazon n’a pas débarqué en Normandie avec la 2e Division Blindée. Personne n’a été contraint de commander des tee-shirts à trois euros sur Shein sous la menace d’un Glock. Personne n’a obligé le Français à passer ses week-ends dans les centres commerciaux puis à pleurer sur la mort des centres-villes.
À un moment donné, quelqu’un a cliqué. Des millions de fois. Tous les jours.
Il y a quarante ans Dédé Saint Prix chantait « Lè fakti téléfon rivé, tout moun anrajé an péyi-la ». Rien n’a changé. Ou si, c’est pire. Aujourd’hui la facture, c’est aussi celle des centres-villes morts, des hôpitaux fermés et des forêts calcinées.
Le Français moderne est fascinant
Il veut réindustrialiser le pays mais refuse l’usine. Une batterie sans mine de lithium. Une éolienne invisible. Une centrale nucléaire sans déchets. La 5G sans antennes. Amazon Prime pour sauver les commerces de proximité. Des tomates françaises au mois de décembre. Une agriculture locale avec des poulets brésiliens. Une alimentation saine dans le pays qui compte le plus de McDo par habitant en Europe.
Il veut tout. Et surtout son contraire.
Je veux tout, je ne paie rien
Le Français veut davantage d’hôpitaux mais moins d’impôts. Davantage de médecins mais ne veut pas claquer deux euros de franchise chez le toubib qui va l’aider à soigner son diabète et son cholestérol. Par contre, il ne voit aucun inconvénient à s’engraisser et engraisser Netflix vautré dans son canapé.
Le Français veut davantage de sécurité mais moins de dépenses publiques. Davantage de services et moins de prélèvements. Davantage d’État et moins d’État. Tout. Et son contraire. Encore. C’est la grande spécialité nationale. Yo lé, yo pa lé !
Et ici, attention, il y a quelque chose de spécifiquement français dans cette névrose. L’Américain déteste l’État et s’en passe, il paye ses études, bosse 12 heures par jour, règle ses problèmes. Le Scandinave aime l’État, le finance sans se plaindre et lui fait confiance. Le Français, lui, déteste l’État, refuse de le financer, et exige qu’il règle absolument tout. C’est une pathologie nationale.
Le Français réclame aussi davantage d’ordre. Et là encore, c’est magnifique. Il veut des rues propres. Du respect. De l’autorité. Des règles. Très bien. Moi aussi. Jusqu’au jour où ça le concerne. Alors le radar devient scandaleux. La limitation de vitesse devient liberticide. La règle devient une oppression. L’autorité est une excellente chose, à condition qu’elle s’applique au voisin. Jamais à soi-même. Mais qui jette son mégot par terre ? Qui abandonne son vieux canapé au pied des conteneurs ? Qui transforme les chemins ruraux en décharges sauvages ? Qui fraude le fisc pour près de 100 milliards sans parler de la fraude sociale ? Les Vikings ? Les Martiens ? Non. Le Français.
Et ça pleurniche encore. On ne compte plus les ronds-points tagués de « RIP » et « Liberté au peuple ». Pauvre petit peuple privé de liberté. Moi qui ai connu la Libye de Kadhafi avec un flic collé au cul, qui ai fait Alger-Oran avec une Kalachnikov sur la banquette arrière, qui ai été aimablement « convoqué » par un colonel de la police à La Havane et me suis retrouvé en slip dans une pièce de 3 m² dans un aéroport américain, ça m’agace !
La France qui se lève tôt le matin… oui mais pas trop
Le Français veut aussi que la France fonctionne. Mais il regarde souvent avec mépris ceux qui la font fonctionner. Je n’ai pas vu beaucoup de François-Xavier se battre pour nettoyer les toilettes de Roissy à cinq heures du matin. Je n’ai croisé aucun bataillon de Marie-Chantal pour faire les chambres dans les hôtels ou vider les poubelles de Paris ou de Lyon. On veut les services. On veut les livraisons H24. On veut les restaurants. On veut les hôpitaux. On veut les transports. Mais on supporte de moins en moins ceux qui assurent ces services, dès lors qu’ils s’appellent Mohamed ou Fatima ou qu’ils viennent du Sénégal ou de Roumanie. Ça m’agace !
Aux armes citoyens !
Le plus drôle reste peut-être le rapport à la violence. Le Français adore expliquer que le pays sombre dans une brutalité inédite. Comme si elle était arrivée hier soir sur un boat people. Comme si la Révolution n’avait pas été une boucherie, la Commune un massacre, Mai 68 et les Gilets jaunes des épisodes de pains dans la gueule.
On célèbre ces révoltes depuis des siècles. On leur donne des noms de rues. On les enseigne à l’école. Puis on découvre soudain les vertus sacrées de l’ordre lorsque les émeutiers ne ressemblent plus aux héros des manuels scolaires. Le Français adore les révoltes, à condition qu’elles soient terminées, et surtout qu’elles soient celles des autres.
Et puis il y a le grand roman national. La France qui se la raconte. Le pays des Lumières. Le pays des droits de l’homme. Le phare de l’humanité. C’est joli. C’est flatteur. Et c’est un mensonge confortable. La France donne des leçons de liberté à la planète depuis deux siècles mais n’a abrogé le Code Noir que le 28 mai 2026…
Le Français moderne ne manque pas d’opinions. Il manque de miroir.
Et c’est pour ça que les huées du Stade de France me dérangent autant. Parce qu’elles ne disent pas seulement quelque chose du président. Elles disent quelque chose d’un peuple qui se croit constamment trahi alors qu’il participe chaque jour, par des millions de petits choix parfaitement libres, à fabriquer exactement le pays dont il prétend ne plus vouloir.
Mon cher Renaud, tu nous disais en 75 « Être né sous l’signe de l’hexagone / On peut pas dire qu’ça soit bandant / Si l’roi des cons perdait son trône / Y aurait 50 millions de prétendants ».
Y en a 69 aujourd’hui.
BwaBlan 8
