C’était l’oral de français. J’étais assis à ma table d’examen, par les persiennes, ma vue s’étendait jusqu’au Fort Saint-Louis. La Baie était sublime. Je n’avais qu’une envie, plonger dans cette mer bleue, quand le texte à étudier se matérialisa devant moi : un extrait de Chronique des sept misères de Patrick Chamoiseau.
Zut !
Après la négritude et les textes parfois intorchables de Césaire – désolé, je sais, c’est pas bien , tout le monde doit aimer Aimé – voilà qu’on nous servait maintenant la créolité. Comme si l’Éducation nationale avait décidé de nous dégoûter du sujet avant même qu’on ait une chance de le comprendre.
J’avoue, ça m’avait sérieusement gonflé.
J’ai eu 18. Comme quoi, ce n’est pas parce qu’on n’aime pas un sujet qu’on doit l’ignorer. Leçon que certains politiques n’ont visiblement jamais apprise, eux préfèrent ne pas comprendre le sujet et en parler sans s’arrêter.
Le bac en poche, j’ai cru que je n’entendrais plus jamais parler de cette affaire. Naïf. Depuis quelques années, notre Jean-Luc Mélenchon nous ressort le concept à toutes les sauces, avec la régularité d’un disque rayé – ou un GIF en loop, pour ceux qui n’ont pas connu le microsillon. Créolisation par-ci, créolisation par-là.
Le problème, c’est qu’il mélange tout Jean-Luc. Ou plutôt : il ne mélange rien, il fait semblant de mélanger, ce qui est encore plus fort.
Chez Mélenchon, la créolisation ressemble à ces cocktails de colloques universitaires où l’on mélange tous les alcools conceptuels en fumant la pipe. Pouf, pouf, pouf. On verse un peu de Glissant, une pincée de révolution trotskiste heureuse (non, je blague), deux doigts de joyeuse immigration (là aussi, je blague), quelques slogans universalistes recyclés depuis la marche des beurs de 1983, puis on secoue très fort avant de savourer sa propre profondeur intellectuelle.
Ô miracle, un breuvage « riche », « hybride » et « porteur de sens » !
Et le gars qui déboule dans les meetings est en mode « man trouvé an lélé ».
La créolité antillaise n’est pas née d’une célébration abstraite de la diversité
Elle n’est pas le produit magique de populations différentes cohabitant dans le même espace comme des colocataires multiculturels partageant une playlist Deezer, des recettes du monde et une vague bienveillance mutuelle. Elle est le résultat brutal, lent, conflictuel, tragique, de siècles d’histoire coloniale, d’esclavage, de déracinements et de recompositions forcées, ayant fini, au terme d’un processus que personne n’avait planifié ni commandé, par produire un peuple doté d’un imaginaire commun.
Ce n’est pas une success story de la diversité. C’est une cicatrice qui a pris forme de culture.
Et c’est précisément là que Mélenchon passe complètement à côté du sujet avec l’assurance sereine de celui qui étale sa culture comme l’autre, la confiture qu’il n’a pas.
Aux Antilles, la créolité ne signifie pas que chacun demeure tranquillement dans son enclave culturelle avant d’aller communier une fois par an au festival des saveurs du monde sponsorisé par la mairie et filmé pour les réseaux. Elle signifie précisément l’inverse : une langue commune, des références communes, des réflexes culturels communs, une manière commune d’habiter le monde. Bref : quelque chose qui ressemble à une société, et non à un agrégat de communautés parallèles.
Voilà l’angle mort béant du discours mélenchoniste : il confond la coexistence avec la fusion historique. Il croit que la juxtaposition produit mécaniquement du commun, que poser des gens différents les uns à côté des autres finit par générer, par une sorte de miracle thermodynamique, une identité collective. Comme si l’histoire humaine fonctionnait selon la logique du smoothie.
La créolité antillaise ne s’est jamais construite sur le simple principe de la diversité
Elle s’est construite autour d’un centre de gravité culturel et symbolique suffisamment puissant pour absorber, transformer et recomposer les apports extérieurs dans un espace géographique limité, non par décret, non par bonne volonté, mais par la force brute de l’histoire.
La créolité, ce n’est pas la dispersion heureuse. C’est la transformation douloureuse d’origines diverses en une culture commune.
Nuance immense. Nuance apparemment inaccessible depuis certains bureaux parisiens à un politicien qui n’a jamais mis les pieds aux Antilles autrement qu’en tant que… politicien.
C’est précisément cette nuance qui s’évapore dans le récit mélenchonien de la « créolisation » appliquée à la France métropolitaine. On nous promet un processus censé produire du commun. Ce qu’on observe, c’est carrément l’inverse : fragmentation, concurrence mémorielle, territorialisation sociale, affirmation communautaire et, en prime, la culpabilisation de quiconque ose le signaler.
On invoque la créolité comme un graal poétique pour éviter de regarder les contradictions du réel. C’est pratique, un poète : il n’a pas à répondre des faits
Le plus ironique et là, il faut reconnaître une certaine grandeur dans le malentendu, c’est que Glissant lui-même parlait davantage en visionnaire qu’en sociologue. Chez lui, la créolisation relevait d’une vision du monde, presque d’une métaphysique de la relation, d’une façon poétique de dire que rien n’est pur et que tout se transforme. C’était beau. C’était vrai à ce niveau de généralité. Mélenchon, lui, s’est emparé de cette intuition littéraire pour en faire une mécanique politique universelle, un modèle clé en main exportable en PDF et partageable sur les réseaux. Il a pris une expérience historique singulière, douloureuse, irréductible, et l’a transformée en argument de meeting.
C’est un peu comme prendre Black Boy de Richard Wright pour en faire un manuel de coaching sur la diversité heureuse.
Ce qui est agaçant, et un peu vexant quand même, c’est que ce discours finit par transformer l’expérience antillaise en concept publicitaire. Comme si la créolité était née d’un brain storming sur le vivre-ensemble ou qu’il s’agirait d’un produit culturel sympathique apparu spontanément grâce à la diversité.
Une société créole n’est pas une société où tout le monde reste différent en se souriant poliment. C’est une société où des différences ont fini, au prix de siècles, par produire du commun.
Cette nuance s’est perdu quelque part entre Fort-de-France, les amphithéâtres universitaires et les plateaux télé parisiens.
En fait, je crains qu’elle n’ait jamais vraiment fait le voyage.
Bwablan 6






