
Chronique d’une île qui s’habitue aux coups de feu.
La Martinique l’île chère à Émia Eriasec et à Aimé Césaire entend désormais les rafales comme d’autres entendent et écoutent la pluie en plein carême.
Un mort à Fort-de-France. Deux blessés au Lamentin. Une exécution aux Terres-Sainville. Des douilles retrouvées devant un snack. Des vidéos WhatsApp qui tournent avant même l’arrivée des secours. Au secours.
Et puis ?
Puis rien. Nous sommes pris de court ?
Le pays pleure comme un oignon indigène, regarde, commente, partage une publication Facebook avec des émojis en colère, avec des plus jamais ça… avant de reprendre le cours normal d’une société qui apprend dangereusement voire tranquilou bilou, à cohabiter avec la violence.
Car le plus grave n’est peut-être plus le nombre de morts. 10 ? 12 ? Excès tes rats ? Non. Etc.
Le plus grave, c’est l’habitude qui sans lassitude, s’installe sous nos latitudes en se moquant de nos attitudes.
Une société sous anesthésie
Chaque homicide provoque désormais le même rituel :
communiqué préfectoral ;
indignation politique ;
minute de compassion médiatique ;
promesse de fermeté ;
silence. Armes strong. Vélo ? Si paix de…
Puis le cycle recommence. À chacun son tour.
Pendant ce temps, les armes circulent. Les réseaux prospèrent. Les jeunes servent de chair à trafic. À fric. La vie baisse son froc. Fuck. Fok ceci…fok cela. Bref.
Et les quartiers populaires deviennent les laboratoires d’une violence importée, nourrie par le narcotrafic régional, l’argent rapide et l’effondrement progressif des repères sociaux.
La Martinique n’est pas encore devenue un territoire de guerre.
Mais elle ressemble de plus en plus à une société qui perd le contrôle de ses marges.
“Omar m’a tuer” : la faute sans coupable
Le titre choque volontairement.
Comme dans la célèbre affaire judiciaire française, la formule désigne un crime dont tout le monde voit les conséquences mais dont personne ne veut véritablement assumer la responsabilité.
Qui a tué la Martinique ?
Les trafiquants ?
Oui.
Les armes ?
Évidemment.
Mais aussi :
l’abandon social ;
l’échec éducatif ;
le clientélisme ;
l’économie sous perfusion ;
le non-développement durable;
la perte d’autorité ;
la faillite du projet collectif ;
l’absence de perspectives pour une partie de la jeunesse.
À force de gérer l’urgence sans traiter le fond, le pays se transforme lentement en salle d’attente de sa propre explosion.
Une jeunesse entre survie et spectacle
Aujourd’hui, une partie des jeunes Martiniquais grandit dans un univers où : le sexe est un occiput ; un neurone
l’argent légal paraît inaccessible ;
la réussite semble réservée à quelques-uns ;
les réseaux sociaux glorifient l’apparence ;
la violence devient une démonstration de puissance ;
et la prison n’effraie plus autant qu’avant.
Le narcotrafic ne vend pas seulement de la drogue.
Il vend un statut social.
Téléphone dernier cri.
Voiture louée.
Montres.
Respect immédiat.
Peur inspirée.
Dans une société fracturée, certains finissent par préférer être craints plutôt qu’invisibles.
L’État, les élus et le grand théâtre de l’impuissance
L’État promet davantage de contrôles.
Les élus réclament davantage de moyens.
Les institutions organisent des colloques sur la jeunesse.
Les associations tentent d’éteindre l’incendie avec des bouteilles d’eau.
Mais sur le terrain, beaucoup ont déjà le sentiment que le pouvoir réel circule ailleurs.
Dans les réseaux.
Dans l’argent sale.
Dans la peur.
La vérité dérange : aucune opération de communication ne suffira si la Martinique ne regarde pas en face son propre épuisement social.
Le pays du silence
Le plus inquiétant est peut-être là.
Les gens parlent à voix basse.
On connaît des noms mais on ne les prononce pas.
On voit mais on détourne les yeux.
On sait mais on préfère ne pas savoir.
La peur s’installe toujours comme cela : lentement, discrètement, jusqu’au jour où elle devient normale.
Et une société qui normalise la peur finit toujours par perdre un morceau de sa liberté.
Alors, “Omar (Tinique) m’a tuer” ?
Oui, volontairement.
Parce qu’un titre doit parfois gifler les consciences quand les statistiques ne suffisent plus.
La Martinique ne meurt pas seulement sous les balles.
Elle meurt aussi :
du renoncement ;
de l’indifférence ;
du cynisme ;
de la fatigue collective ;
et de cette impression diffuse que plus personne ne pilote réellement le navire.
Reste une question.
À partir de combien de morts décide-t-on qu’il est déjà trop tard ?












